Deux livres parmi les 650 publications de la rentrée littéraire 2009

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Argentine, mars 1996, deux femmes préparent un anniversaire. Sans le savoir, sans que leurs chemins ne se soient jamais croisés, c’est cet événement qui les relie, et qui sert de point d’appui à Isabelle Condou, dans son dernier roman, La Perrita, publié chez Plon en cette rentrée, pour aborder la douloureuse question des disparus de la dictature argentine.

D’un côté, Ernestina prépare l’anniversaire de sa petite-fille Rosa, qui aurait eu 18 ans si elle n’avait disparu à sa naissance ; de l’autre Violetta prépare la même fête pour sa fille, Malvina. Deux prénoms, une même enfant, et la métaphore d’un traumatisme que la société argentine n’a pas encore apprivoisé, parce que l’histoire en est trop récente, les acteurs toujours présents.

Rosa est la petite-fille qu’Ernestina n’a jamais connue, disparue à sa naissance, en même temps que ses parents. Malvina est l’enfant adopté par Violetta et son militaire de mari. Une seule et même personne dont l’identité vacille entre famille biologique et famille adoptive.

Plus qu’une oeuvre politique, Isabelle Condou traque au plus près les sentiments mêlés entre amour, révolte, culpabilité et non-dits, qui se tissent entre les protagonistes de son histoire. Deux femmes, deux mondes que tout oppose, pour tenter de donner corps à cette déchirure que l’Argentine a encore bien du mal à mettre totalement en pleine lumière.

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Isabelle Condou

Isabelle Condou, née en 1971, franco-belge, auteur et scénariste, a déjà publié deux romans Il était disparu (Plon-2004) et Solitude de l’aube (2006).

Elle explique : « J’avais envie de parler de l’Argentine avant tout, de la disparition qui est un thème récurrent chez moi mais l’histoire me semblait incomplète si je ne traitais que des victimes et des disparus ; le fait d’avoir un personnage de l’autre côté, du côté des bourreaux, me permettait de donner à voir des choses que les victimes n’ont pas vues. Je pense que l’Argentine souffre de cette fêlure-là : il y a d’un côté des gens qui ont subi les camps de concentration, les disparitions, mais il y a aussi toute cette part de l’Argentine qui se tait parce qu’elle a directement ou indirectement participé à cette barbarie. Pour parler de l’Argentine et de cette période-là, il me semblait extrêmement important de traiter les deux côtés« .

Ce thème des enfants enlevés à des « disparus » et confiés à des familles en mal d’enfant, souvent des dignitaires proches du régime militaire, a également été évoqué dans un livre émouvant, éprouvant parfois, d’Elsa Osorio, Luz ou le temps sauvage, traduit de l’espagnol et publié en 2002 chez Métailié.

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Elsa Osorio

Aborder ainsi la grande Histoire et ses débordements par le biais du roman, et de l’histoire individuelle, permet parfois – pas toujours – d’échapper à la double tentation de l’accusation et de l’absolution, de cultiver l’art de la nuance, de montrer que « il y a moins de méchants avérés, moins de salauds intégraux, moins de psychopathes, moins de pervers et de prédateurs que de mal sur la terre« . C’est l’intention qu’Alain Finkielkraut prête à Vassili Grossman dans son dernier essai : Un cœur intelligent chez Stock/Flammarion. Il y interroge la capacité de la littérature à restituer l’Homme dans toutes ses dimensions, toutes ses subtilités, ses contradictions et ses hésitations aussi. L’art de la nuance pour échapper à ce que le philosophe appelle « l’hypnose du chiffre deux« , du tout ou rien, du concept et de la réalité, de l’intelligence rationnelle et du cœur sensible. « Je crois que l’intelligence laissée à elle-même est un des vertiges de la modernité : le vertige du fonctionnalisme de la raison instrumentale et, pour le dire de manière plus abrupte, de la bureaucratie. Quant au cœur, libéré de toute astreinte, c’est, au mieux, le kitsch (on vient de le voir se déployer au moment de la mort de Michael Jackson) et, au pire, l’idéologie. L’idéologie au sens d’une division du monde en deux camps, une sorte de réduction du phénomène humain au mélodrame. Je crois que l’expérience totalitaire nous impose de relier le cœur et l’intelligence car leur disjonction est dévastatrice« . Le roman, comme le cinéma, peut être le lieu où l’Histoire prend chair et couleurs, et par là restitue l’éventail infini des sentiments, des sensations et des comportements humains, au-delà d’une vision dichotomique du monde.

C’est sans doute dans les pas de Albert Camus, Milan Kundera, Joseph Conrad et quelques autres pris en exemple par Alain Finkielkraut, que s’inscrit la recherche d’Isabelle Condou et Elsa Osorio.

Silvia Cauquil