« La France est dans une guerre défensive »

Suite aux attentats de Paris, ce sont la surprise, l’effroi, la colère qui nous ont saisi. Puis la volonté de comprendre, de mettre des mots précis sur ce que l’on appelle sans vraiment réfléchir « terrorisme » et « barbarie ». Qu’est-ce que Daesh ? Qu’est-ce que l’islamisme ? Pourquoi avoir attaqué la France ?

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Le sujet est immense et loin d’être épuisé. Le Trait- d’Union a rencontré Khatchik Derghougassian, professeur de relations internationales au sein de l’Université de San Andrés et spécialiste du Moyen-Orient, pour apporter quelques éléments de réponses. Entretien.

Le Trait-d’Union : Les attentats de Paris ont été revendiqués par l’organisation de l’État Islamique, ou Daesh. Que sait-on exactement de son chef, Abou Bakr al-Baghdadi ?

Khatchik Derghougassian : Pour être honnête, pas grand-chose. C’est un personnage secret, beaucoup de mystère l’entoure. Ce que l’on sait, c’est que c’est un Irakien issu d’une famille musulmane dont les membres ont eu plusieurs responsabilités religieuses. On sait aussi que c’était un bon footballeur, on l’appelait le « Maradona irakien ». Il a soutenu une thèse de théologie à l’université islamique de Bagdad, construite par Saddham Hussein dans les années 1990 pour s’attacher les faveurs des islamistes et se maintenir au pouvoir. Suite à l’invasion américaine de 2003, al-Baghdadi rejoint la résistance, puis est emprisonné un temps par les GI’s en Irak. Mais il n’est pas jugé très dangereux et est libéré. Il entre alors de nouveau dans la résistance islamiste, aux côté d’Al-Qaida. Puis il rompt avec cette organisation pour fonder son propre mouvement, l’État Islamique. Son succès s’explique par ses qualités de leader et ses succès militaires. Si un chef montre qu’il peut gagner des batailles, alors les hommes viennent à lui.

TdU : « Islamofascisme », intégrisme islamique, barbarie. Beaucoup de mots sont utilisés en ce moment en France pour désigner l’idéologie de l’EI. De quoi s’agit-il exactement ?

K. D. : Le socle idéologique de l’EI, c’est le wahhabisme, c’est à dire une version rigoriste et littérale de l’islam. C’est un courant qui prend sa source dans la péninsule arabique au XVIIIème siècle, avec des penseurs comme Mohamed ben Abdelwahhab. Au XIIIème siècle déjà, le théologien Ibn Taymiyya animait des écoles très dures en justifiant le djihad contre les chrétiens, alors qualifiés d’infidèles. Ce qui caractérise le wahhabisme, c’est son obsession pour l’islam des origines, celui du prophète Mahomet et de ses compagnons au VIIème siècle. De ce point de vue, il n’y a aucune différence idéologique entre l’EI, Al-Qaida et l’Arabie Saoudite, qui est le lieu de naissance et un fervent soutien du wahhabisme.

TdU : Peut-on qualifier l’idéologie de l’EI de nouveau totalitarisme ?

K. D. : Je ne pense pas, totalitarisme et fascisme sont des notions trop liées à la modernité. La clef pour comprendre le régime politique défendu par l’EI, mais également par Al-Qaida et l’Arabie Saoudite, c’est la théocratie. C’est un pouvoir de droit divin, extrêmement dur, autoritaire. La démocratie n’existe pas. Il faut obéir directement à ce que dit Dieu. Ce qui différencie l’Arabie Saoudite des groupes islamistes, c’est le niveau de violence de ces derniers. S’il est possible de vivre sous la théocratie saoudienne, il en va autrement dans les zones contrôlées par l’EI. Enfin, ce qui différencie l’EI des autres, c’est la proclamation du Califat. Ni Al-Qaida ni l’Arabie Saoudite n’ont proclamé le Califat. L’EI, si.

TdU : Qu’est-ce qu’est le Califat ?

K. D. : C’est l’institution politique de l’islam qui a succédé à Mahomet. Ce n’est pas un État au sens moderne du terme, c’est-à-dire une autorité regroupant une population sur un territoire, mais l’institution politique de la Oumma, de la communauté musulmane dans son ensemble. A ce titre, le Califat n’a pas de limites, il s’étend aussi loin qu’il y a des musulmans et tant que les autres ne lui imposent pas des frontières. Au cours de l’histoire, différentes dynasties ont incarné le Califat : les Omeyyades, les Abbassides, les Seldjoukides, puis les Ottomans. Mais en 1924 Mustapha Kémal abolit le Califat. Ce fut un choc pour les penseurs musulmans qui militaient contre les idées séculaires des Lumières, contre le mouvement de renaissance qu’il y avait dans le monde arabe et bien-sûr contre la création des États-nations par les puissances coloniales. Depuis ce temps-là, la restauration du Califat a été un but des organisations islamiques, parfois non déclaré. Et comme il n’y a aucune règle, aucun protocole pour dire comment on proclame le Califat, ça se fait par les armes. Si Al-Qaida ne l’a pas déclaré, c’est parce qu’il n’avait pas une base territoriale suffisante pour le faire. L’EI, en prenant le nord de l’Irak et l’est de la Syrie, a résolu ce problème et s’est senti assez fort pour proclamer le Califat. Le but est double : dire aux musulmans qu’ils doivent le suivre sous peine de trahir l’islam et affirmer sa supériorité vis-à-vis des autres groupes islamistes, en particulier Al-Qaida. Et ça a en partie marché, vous avez aujourd’hui des organisations en Afrique ou dans le Sinaï qui se réclament de l’EI.

TdU : Peut-on dire que l’EI a été enfanté par les interventions occidentales au Moyen-Orient ?

K. D. : Non, c’est un projet qui a sa raison d’être. Bien-sûr, sans les interventions américaines, en particulier l’invasion de l’Irak de 2003, sans Bachar el-Assad, sans les régimes autoritaires du Moyen-Orient, sans les colonialismes français et anglais, on n’aurait pas eu ce que l’on a aujourd’hui. Mais prétendre que le projet de Califat n’aurait pas existé sans l’intervention des Occidentaux, c’est la moitié de la vérité.

TdU : Quelle est la source de ce projet dans ce cas ?

K. D. : Pour moi l’origine de cette « utopie » poursuivie par l’EI, c’est le processus de déclin du dernier Califat, celui de l’Empire Ottoman. Il n’a su que faire des idées de la modernité occidentale, comme l’égalité civile, la propriété privée ou la rationalité scientifique. Au XVIème siècle, avec la Renaissance et l’expansion du capitalisme, l’Europe inverse le rapport de force avec la Sublime Porte. L’Occident invente la modernité et déplace le rôle de la religion en sécularisant la politique. L’expression de ce processus, c’est la paix de Westphalie de 1648, qui met fin à la Guerre de Trente Ans et fait reposer l’autorité sur les États et les Princes. Ce processus n’a pas eu lieu dans le monde musulman, peut-être à cause du manque de hiérarchie religieuse dans l’islam sunnite comparable à l’Église catholique ou bien à l’absence de lois sur la propriété privée. Toujours est-il que l’Empire ottoman s’est effondré et le Califat des premiers temps de l’islam est apparu pour certains comme un idéal, un âge d’or.

TdU : Revenons à l’EI. Quelle est sa puissance matérielle ?

K. D. : Quand on parle de l’EI, on parle d’environ 30 000 – 40 000 hommes répartis sur des zones très riches en pétrole, le nord de l’Irak et l’est de la Syrie. Les combattants sont majoritairement des Irakiens et des Syriens tandis que l’encadrement est assuré par des anciens officiers de Saddam Hussein rejetés par les Américains et les nouvelles autorités chiites de l’Irak. L’islamisme d’Al-Qaida puis de l’EI est devenu pour eux le meilleur moyen d’exercer leur métier et d’exprimer leur rancœur, en même temps qu’il incarnait l’ultime résistance face aux États-Unis. En ce qui concerne les armes, ce n’est pas vraiment un problème de s’en procurer dans cette région. Avant d’être renversé, Saddam Hussein a vidé ses arsenaux et a armé la population, et les zones de guerres civiles sont toujours des marchés intéressants pour les trafiquants d’armes en tout genre. L’EI possède également des blindés et des missiles anti-chars américains. Les premiers, il les a pris à l’armée irakienne qui a fui sans combattre et en laissant tout son matériel derrière elle. Les seconds, ce sont les rebelles syriens « modérés » armés et entraînés par les États-Unis qui les lui ont donnés en se rendant. Après il y a des mystères que l’on a du mal à expliquer. Par exemple, comment se fait-il que l’EI possède des 4×4 Toyota flambants neufs ?

TdU : La façon dont l’EI se finance fait partie de ces mystères ?

K. D. : Pas vraiment. L’essentiel des financements de l’EI se fait par la vente du pétrole de contrebande. Tout le nord de l’Irak est plein d’hydrocarbures, et les islamistes de l’EI ont occupé Mossoul, la deuxième ville irakienne, qui est un des centres pétroliers du pays. Et ce pétrole, comme les approvisionnements en combattants et en armes, passe par la Turquie. La frontière turque est l’unique lien entre l’EI et le reste du monde. Et vous aurez toujours des acheteurs pour ce pétrole, étant donné qu’il est de contrebande, il est beaucoup moins cher que celui acheté sur les marchés internationaux.

TdU : Pourtant la Turquie assure combattre l’EI…

K. D. : La Turquie joue un double jeu dans cette histoire. Et pas seulement la Turquie, mais également l’Arabie Saoudite. La Turquie a facilité l’approvisionnement de l’EI. Les armes et les hommes de l’EI passent par la Turquie, et le pétrole de l’EI sort par ce pays. Du côté du financement, il y a le pétrole bien-sûr, mais également de l’argent venant d’Arabie Saoudite. Peut-être pas directement des autorités publiques, mais il y a beaucoup de sympathisants de l’EI en Arabie Saoudite et dans d’autres monarchies du Golfe. Des sympathisants qui voient dans la cause du Califat une cause de l’islam sunnite. Cela ne signifie pas que l’EI est une création de la Turquie et de l’Arabie Saoudite. Comme je le disais, c’est un phénomène en soi. Mais son développement a été facilité par ces deux pays.

TdU : Pourquoi ?

K. D. : D’abord parce qu’il y a une affiliation idéologique entre l’EI et le wahhabisme saoudien. Et surtout parce que ce groupe islamiste a une utilité fonctionnelle : il bloque l’expansion de l’Iran et coupe en deux le  » croissant chiite » qui va de l’Iran au Hezbollah libanais en passant par l’Irak et la Syrie et qui est perçu comme une menace par les pays sunnites.

TdU : Nous sommes donc dans une guerre de religion si on vous suit bien…

K. D. : Bien-sûr ! La guerre au Moyen-Orient aujourd’hui, c’est une guerre religieuse au sein de l’islam entre les sunnites et les chiites. Qui sait, c’est peut-être la dernière guerre de sécularisation de l’histoire.

TdU : Est-il judicieux pour les pays occidentaux, Etats-Unis et France en tête, de s’allier avec les pays sunnites pour lutter contre l’EI ?

K. D. : C’est un dilemme. L’idéologie de l’EI vient de l’Arabie saoudite, mais les États-Unis veulent combattre à la fois Daesh et le régime de Bachar el-Assad. Et pour cela, ils ont besoin des Saoudiens. Sans compter que depuis l’accord nucléaire avec l’Iran, ils veulent montrer à leur allié sunnite qu’il ne s’agit pas de donner une sphère d’influence à la puissance chiite. Donc ils ne mettent pas la pression sur l’Arabie Saoudite. Et puis surtout ils vendent des armes à tous les pays du Golfe, les intérêts financiers sont énormes. On peut dire la même chose de la France. Elle a enfin réussi à exporter ses avions de chasse Rafale en les vendant à l’Égypte. Et qui a payé ? Les Saoudiens.

TdU : Dans ce cas, pourquoi l’EI a-t-il attaqué la France et pas un autre pays occidental ?

K. D. : Parce que de tous les pays occidentaux, je crois que la France est le symbole de tout ce que l’EI déteste. La laïcité, la liberté de penser, le républicanisme, la solidarité nationale. Mais ce n’est pas l’unique raison. L’EI veut recruter des djihadistes parmi les citoyens français musulmans. Pour un ensemble de raisons, une partie des musulmans de France sont mal intégrés dans la société et plus enclins à la radicalisation que dans d’autres pays d’Europe. La France est le pays européen d’où est parti le plus gros contingent de combattants étrangers pour la Syrie. Quelle est la stratégie de l’EI avec les attentats de Paris ? Monter les Français musulmans et non-musulmans les uns contre les autres, favoriser une percée de l’extrême-droite pour que les citoyens musulmans se sentent opprimés par le reste du pays et se jettent dans les bras de l’islamisme.

TdU : Il n’est donc pas exagéré de dire que la France est désormais en guerre ?

K. D. : Non, ce n’est pas exagéré. La France se retrouve dans une guerre défensive, dans une guerre imposée. Je ne pense pas que les attentats de Paris aient été une réplique aux attaques françaises sur les positions de l’EI. Les attentats de Daesh en Tunise, à Beyrouth puis en France s’inscrivent dans la logique d’expansion de son califat wahhabite. On peut se dire que l’Irak c’est loin, et que l’EI n’a que 40 000 hommes. Mais s’il a des succès militaires au Moyen-Orient, jusqu’où ira-t-il ensuite ?

TdU : La France est en guerre contre l’EI ou contre le terrorisme ?

K. D. : La « guerre contre le terrorisme », ça ne veut absolument rien dire. C’est une copie du concept inventé par l’administration Bush après les attentats du 11 septembre 2001 et qui a conduit a une militarisation des relations internationales. On ne fait pas la guerre contre le terrorisme, contre une tactique de violence politique. On fait la guerre contre une organisation, une cible bien définie. En l’occurrence l’EI.

TdU : En adoptant une posture de « ni-ni » entre Bachar et l’EI, la France a-t-elle perdu du temps dans cette guerre ?

K. D. : Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a pas de stratégie de « ni-ni » qui tienne la route. Il faut être clair avec ses priorités. Le régime de Bachar est un problème, mais ce n’est pas LE problème. La question est donc « on combat qui avec qui ? ». Et la triste vérité, c’est qu’il n’y a pas une résistance armée laïque, séculaire contre Bachar el-Assad. L’intransigeance contre Bachar, comme l’intransigeance contre les régimes autoritaires, vient après la reconstruction d’un État, quand il y a une stabilité. Il ne s’agit donc pas de s’allier avec Bachar, mais de le forcer à venir négocier le futur de la Syrie avec les autres forces politiques du pays, sans poser de conditions à sa venue. Il n’y a pas d’autres façons d’en finir avec l’EI. Mais ici, ce sont les Russes qui ont les clefs de la solution.

TdU : Cette attaque a permis la formation d’une grande coalition contre l’EI, regroupant la France, les USA, la Russie, les Kurdes, et même les Anonymous. Est-ce le début de la fin de l’EI ?

K. D. : « Inch’ Allah », comme on dit en arabe ! S’il y a une coordination militaire, une décision politique pour mettre fin à l’EI, c’est un premier pas. L’autre bien-sûr, c’est un succès des pourparlers entre le régime de Bachar el-Assad et une opposition crédible pour trouver une solution politique à la guerre civile syrienne. Mais même avec ça, on ne viendra pas à bout de l’islamisme. La fin de l’EI serait un coup très dur porté à cette idéologie, mais avec la situation géopolitique actuelle du Moyen-Orient, on peut imaginer une renaissance de l’EI avec un autre nom, une autre forme, un autre leader. La bataille la plus importante, c’est la bataille des idées au sein de la communauté musulmane, pour en finir avec cette vieille idée de Califat et de puissance islamiste. L’EI est la négation de l’humanisme et est une menace pour l’islam. Il est en train de travestir de façon abominable ce qui fut une grande civilisation et ce qui est une grande religion.

TdU : La menace islamique existe-t-elle en Argentine ?

K. D. : La réponse immédiate est non. Nous sommes trop loin et il n’y a pas de radicalisation de la communauté musulmane en Argentine. Au contraire, c’est presque un exemple de vivre ensemble avec les juifs et les chrétiens. Mais la pratique du terrorisme, c’est de frapper pour créer un choc. Et, en théorie du moins, le « Califat » de l’EI pense que son expansion n’a pas de limites, alors il faut faire attention. Ne pas créer de la panique, ne pas politiser des menaces hypothétiques, comme les rumeurs d’attentats qu’il y a eu il y a quelques semaines sur le centre commercial d’Abasto, mais il faut être sur ses gardes et savoir ce qu’il se passe dans le monde. Et en général, en Argentine on regarde beaucoup l’Argentine.

TdU : Le pacte Argentine-Iran pourrait-il être un motif d’attaque islamiste en Argentine, l’Iran chiite étant l’ennemi juré de l’islamisme salafiste ?

K. D. : Est-ce que les terroristes de l’EI savent ce qu’est le pacte entre l’Argentine et l’Iran ? Non, ils s’en foutent complètement ! De toute façon s’il y avait une menace des islamistes liée à cette relation entre l’Iran et les Etats latino-américains, la première cible ne serait pas l’Argentine mais le Venezuela, qui a été le moteur dans l’établissement de ces relations. Le mémorandum Argentine-Iran est une question de l’agenda argentin, pas international.

Propos recueillis par Simon Fontvieille.

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