“Huerta Niño”, à l’ère du numérique
Depuis 1999, la fondation argentine Huerta Niño œuvre dans les écoles rurales les plus isolées du pays pour y créer des potagers pédagogiques et transmettre aux enfants une éducation alimentaire durable.
L’association, née d’une initiative citoyenne, portée par des enseignants, des bénévoles et des techniciens agricoles convaincus qu’un potager peut transformer l’apprentissage autant que le quotidien. Vingt-cinq ans plus tard, alors qu’elle peut revendiquer un impact considérable, Huerta Niño se trouve à un moment décisif de son histoire, partagée entre un bilan remarquable et des défis structurels qui conditionneront la suite de sa mission.
Depuis vingt-cinq ans, Huerta Niño mène un travail discret mais essentiel dans les écoles rurales du pays : installer des potagers scolaires et, à travers eux, transmettre une éducation alimentaire qui fait aujourd’hui cruellement défaut. Le bilan est immense. Plus de 800 écoles ont été accompagnées, plus de 100 000 enfants ont appris à cultiver des fruits et des légumes, et la fondation estime qu’un demi-million de personnes a bénéficié, directement ou indirectement, de cette initiative. Dans les vingt-deux établissements suivis intensivement cette année, près de 70% des familles consomment davantage de légumes et une proportion équivalente affirme avoir découvert pour la première fois les bases de la nutrition. Ces chiffres montrent la puissance d’un projet simple : remettre la terre, les saisons et l’alimentation au cœur de l’éducation. Ce travail, mené souvent loin des centres urbains, repose sur une approche méthodique. Le potager devient un espace pédagogique où les enfants apprennent à observer, à comprendre ce qu’ils mangent, à reconnaître les sols, à distinguer les cycles naturels. Dans des zones où l’accès à l’éducation nutritionnelle est quasi inexistant, il représente un premier contact avec des notions essentielles, comme la diversité alimentaire ou l’importance des légumes dans une alimentation équilibrée. Le geste de semer, d’arroser, de récolter, acquiert alors une dimension bien plus vaste que celle d’un simple apprentissage technique. Il rapproche l’école du quotidien des familles et transforme parfois les habitudes du foyer lui-même.
Pourtant ce bilan impressionnant raconte aussi fragilité. L’écosystème qui rendait ce travail possible s’est progressivement effrité. Les maîtres jardiniers qui formaient autrefois les équipes pédagogiques ont disparu, l’INTA n’assure plus le même soutien technique, et la « culture potagère » demeure marginale dans un pays historiquement tourné vers l’élevage, où les écoles rurales manquent souvent de moyens et de temps. Dans de nombreux établissements, les potagers construits avec enthousiasme finissaient par dépérir, victimes d’un manque de formation continue, de l’épuisement des équipes ou de simples changements de direction. Rien n’est plus fragile qu’un projet collectif lorsqu’il ne repose que sur quelques personnes motivées.
La pandémie a accentué ces difficultés. Les grandes entreprises qui finançaient autrefois la fondation se sont retirées, contraignant Huerta Niño à fonctionner avec des ressources réduites. Le nombre de projets annuels, autrefois très élevé, a chuté, obligeant l’organisation à se réinventer.
Face à ces défis, Huerta Niño a entrepris une transformation profonde. Consciente que le modèle basé sur les visites physiques n’était plus tenable dans un pays aux distances si vastes, la fondation a développé un système de suivi à distance avec le soutien de l’université privée Barceló. WhatsApp, Zoom et une plateforme éducative spécialement conçue pour les enseignants sont devenus des outils centraux du programme. Les écoles envoient désormais des photos pour signaler l’état du sol, les premières pousses ou les problèmes rencontrés. Les techniciens répondent rapidement, guident les enseignants, orientent les ajustements à réaliser. Une véritable communauté s’est créée, vivante, attentive, où chaque école peut s’inspirer des réussites des autres et se sentir soutenue malgré l’éloignement géographique.
Ce passage au numérique a profondément modifié la dynamique du projet. L’image remplace le rapport écrit, la visioconférence supplée les déplacements complexes, et le suivi peut désormais être mensuel, voire hebdomadaire, dans des écoles que l’équipe n’aurait jamais pu visiter aussi régulièrement auparavant. Dans un pays où les climats varient de la chaleur tropicale du nord à la rigueur patagonienne, cette réactivité nouvelle permet d’adapter les conseils aux réalités locales, ce qui renforce la durabilité des potagers.
Pourtant, malgré ces avancées, le défi le plus important demeure celui de la continuité. Un potager peut disparaître en quelques semaines dès qu’un maillon se brise : une direction qui modifie ses priorités ou simplement des parents qui ne parviennent plus à s’impliquer. La fondation souhaite désormais transmettre non seulement des savoirs agricoles, mais aussi la capacité pour les écoles à financer et défendre leurs propres projets, en mobilisant les familles et les entreprises locales. L’objectif n’est plus seulement de planter un potager mais de construire une véritable autonomie.
Cette nouvelle orientation ouvre la voie à un changement majeur. Grâce aux outils numériques, les écoles peuvent apprendre à solliciter des ressources locales, à présenter leurs projets, à mobiliser les entreprises du territoire, à fédérer les familles autour d’un objectif commun. La fondation souhaite que les potagers deviennent non seulement des espaces d’apprentissage, mais aussi des projets communautaires capables de survivre aux crises successives qui frappent régulièrement le pays.
Aujourd’hui, Huerta Niño se trouve à un tournant. La fondation peut s’appuyer sur un bilan remarquable, construit grâce à des années d’efforts et de présence sur le terrain, mais elle sait aussi que de nombreux défis restent devant elle : maintenir les potagers en vie, former durablement les enseignants, assurer un suivi à distance, repenser les modes de financement et lutter contre l’épuisement des équipes locales. La fondation continue de miser sur l’essentiel, c’est-à-dire les enfants. Selon le directeur « ce sont eux qui, en apprenant à cultiver et à comprendre ce qu’ils mangent, peuvent devenir les artisans d’un avenir plus sain, plus responsable et plus durable ».
Propos recueillis par Elisabeth Devriendt et Grégoire Iribarne
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