Annonce de 3 000 enseignants remplaçants : d’où vient le mot “professeur” ?

Jean Pruvost, éminent linguiste, décrypte pour Le Figaro des termes de l’actualité. Alors que le gouvernement a annoncé le déploiement de 3 000 enseignants remplaçants, il décrypte le mot “professeur”.

20 octobre 2026 (Le Figaro) : « Un enfant, un professeur, un livre, un crayon peuvent changer le monde » déclarait, lors d’un Discours aux Nations Unies, en 2013, Malala Yousafzai, militante pakistanaise des droits des femmes et de l’éducation des filles, Prix Nobel de la paix en 2014, De fait, qui n’a pas le souvenir d’avoir rencontré dans sa scolarité une personnalité intense parmi ses professeurs au point de ne jamais l’oublier ? Et dans le même temps, ces personnalités qui nous ont touchés, par leur générosité et leur enseignement, nos « influenceuses » ou « influenceurs » au meilleur sens du terme, nous sont souvent inconnus dans leur désignation même ? Quelle étymologie avancer quant à ce mot au féminin ou au masculin que personne n’ignore ?

Ouvrir un dictionnaire étymologique correspond parfois pour un mot donné à un voyage très inattendu, en donnant l’impression de découvrir un continent souterrain sous ses pieds. Il n’est sans doute personne ignorant l’existence du mot « professeur », mais s’il s’agit d’en expliquer le socle en tant qu’unité du lexique si fortement installée dans l’usage, on peut être pris de court… ou de cours ?

Ouvrons par exemple le Dictionnaire étymologique du français, publié par Jacqueline Picoche en 1979, de présentation utilement savante. Pour bien le consulter, il faut en effet partir de l’index, où chaque mot est renvoyé à sa famille étymologique. Ainsi le mot « Professeur » ne bénéficie-t-il pas d’article spécifique mais d’un renvoi au mot « Fable », ce qui évidemment surprend. Tout s’explique cependant, progressivement, en prenant tout d’abord connaissance de son origine latine, « professor », issu du verbe « profiteri », signifiant « déclarer ouvertement », « faire une déclaration ». On découvre alors que ce verbe est construit à partir du préfixe « pro », en avant, et « fateri », avouer, reconnaître. On comprend alors que le « professor » représente étymologiquement la personne qui se met en avant pour offrir, déclarer un savoir, une compétence. À partager bien sûr.

Alors pourquoi ce lien : « Professeur voir Fable » ? Parce que le verbe « fateri » est à rattacher à une racine indo-européenne, probablement « bhà », désignant le fait de parler, que l’on retrouve justement dans le mot « fable », récit fictif et mot lui-même dérivé de « fari » parler. Or, c’est ce verbe que l’on repère en fait dans la seconde partie de « profiteri » aboutissant au substantif « professor ». Le « professor », professeur, est donc à l’origine la personne déclarée experte dans un domaine, pouvant par ailleurs faire profession d’une certaine doctrine.

En fait, à y mieux réfléchir, « profession » et « professeur » sont de même origine, le mot « profession » relevant lui aussi du verbe « profiteri », déclarer ouvertement, s’engager et même promettre. Au reste, personne n’en doute, le métier de « professeur » représente bien un engagement pour le meilleur !

D’abord, la chaire

Se comprend très bien alors que les premières définitions du mot « professeur » aient eu pour thème un engagement certain dans la transmission du savoir et ce, de façon très officielle et surveillée. Furetière s’en fait en effet le témoin en 1690 en signalant que « le premier qui institua les Lecteurs & Professeurs Royaux à Paris, fut le Roy François Ier à la sollicitation de Guillaume Budé principalement, & de Du Bellay et de Jean Lascaris ». Et Furetière de préciser que le roi ouvrit ensuite « onze chaires & la douzième fut fondée par Henri II, & donnée à Pierre Ramus, lequel Ramus par son testament du 8 août 1568 fonda aussi une chaire de mathématique. »

Dans son Dictionnaire des mots d’esprit, publié en 1976, Jean Delacour se fait indirectement l’écho de ce lien qui s’établit entre les mots « professeur » et « chaire », celle-ci étant issue du latin « cathedra », un siège à dossier. La chaire put de fait rapidement désigner d’abord une tribune d’où dispenser un savoir, puis dès 1636, le poste même de la personne diffusant les connaissances, ce sens restant en vigueur. Que suggère en effet Jean Delacour comme définition-devinette aux cruciverbistes pour faire découvrir le mot « professeur » ? « Homme bien en chaire. » On était alors en 1976 : « homme ou femme » faudrait-il ajouter aujourd’hui. Encore que sans « e » final, la définition reste valide.

Le malvenu « professeuse »

Nos amies québécoises furent les premières à nous tendre leur carte professionnelle mentionnant explicitement « professeure » dans les années 1980. De fait presque un demi-siècle plus tard, l’usage du féminin s’est visiblement répandu dans les médias. Il y a certes encore des réticences bien compréhensibles du côté des générations qui eurent des enseignants les reprenant systématiquement lorsque, enfant, il était fait usage d’un féminin pour ce mot. De fait, quoi qu’il en soit, c’est toujours l’usage qui à la longue reste le maître et, depuis quelques années, il tourne manifestement du côté de cette marque du féminin. L’important reste d’avoir évité ce que signalait avec quelque malice déplacée Jean-Jacques Ampère, historien, philologue et voyageur français du XIXe siècle, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres dès 1842.

En 1827 dans sa Correspondance, à la faveur de l’un de ses voyages, que constate-t-il en effet ? Que « les seuls visages féminins » qu’il voyait, écrit-il, « sans compter les professeuses comme on dit ici, sont la femme de mon maître d’allemand et Mlle W, fille d’un métaphysicien très profond ». Il va sas dire que l’on est heureux d’avoir échappé à cette terminologie, « professeuse » qui, si elle reste grammaticalement acceptable, ne pouvait que rappeler fâcheusement une expression encore en vigueur alors : « fesser le cahier ». Enregistrée dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, cette expression se double d’un exemple explicatif peu valorisant : « Il gagne sa vie à fesser le cahier », c’est-à-dire « à faire des pages d’écriture ».

Curieux sadisme ! 

Le mot « professeur » est parfois attribué avec affection à des êtres vivants auxquels on ne pense pas spontanément. Ainsi en est-il de Delacroix qui, dans son Journal, en 1852, évoque « les oiseaux, les chiens, les lapins » en tant qu’« humbles professeurs de bon sens ». Assurément, ils nous donnent souvent des leçons d’humilité.

On ne retiendra pas pour autant parmi les réflexions inattendues celle de Roland Barthes, évoquant des souvenirs de jeunesse, et notamment celui d’un de ses professeurs qui « ayant besoin d’être chahuté, comme d’une drogue quotidienne, tendait obstinément aux élèves mille occasions de charivaris », de « manière secrètement provocante […] ce qu’ayant vite compris, les élèves s’abstenaient, certains jours, sadiquement, de le chahuter » !

Métier magnifique que celui des enseignants, des « professeurs » qu’il s’agisse de l’enseignement primaire, secondaire ou universitaire : « ils ou elles ont de la classe » nous suggèrent des auteurs de mots croisés. Indubitablement.

Jean Pruvost

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