Contre Alzheimer, commençons par prévenir la surdité, par le Pr Antoine Flahault
De plus en plus d’études montrent un lien entre déclin auditif et démences. Les explications de notre chroniqueur.
24 septembre 2026 (L’Express) : On estime que la perte d’audition affecte aujourd’hui 5 % de la population mondiale, et qu’en 2050, 10 % de l’humanité aura besoin d’être appareillée. Les causes de la perte de l’audition peuvent être d’origine génétique, dues à des infections, à des traumatismes crâniens, à des traumatismes auditifs, ou encore à la prise de médicaments ototoxiques. La presbyacousie affecte environ 40 % des personnes de plus de 65 ans. Sur le plan génétique, plus de cent gènes ont été identifiés à l’origine des pertes d’audition liées à l’âge, avec une transmission héréditaire observée pour 10 % des troubles de l’audition de l’adulte. La perte d’audition est aussi reconnue comme étant un facteur de risque de démence sénile ultérieure. Toutes les formes de surdités, qu’elles soient de survenue progressive ou aiguë, d’origine génétique, traumatique ou infectieuse, sont associées à ce risque de déclin cognitif sans que l’on en comprenne encore totalement les mécanismes.
Pour tenter d’expliquer la survenue de démence après des troubles de l’audition, on évoque l’isolement social dans lequel les malentendants seraient plongés, les pertes de connexion synaptique dans le cerveau, ou encore l’allègement de ce que l’on appelle “la charge cognitive”. Les multiples signaux sonores que nous recevons génèrent en effet une intense activité cérébrale qui nous permet la reconnaissance des mots et des phrases, la formalisation des idées et la réalisation d’actions, constituant une “charge cognitive” qui contribuerait à réduire le risque de démence sénile ultérieure.
Les découvertes récentes sur ce sujet ouvrent une voie prometteuse pour la prévention de la démence sénile et de la maladie d’Alzheimer, contre lesquelles on dispose actuellement de peu de ressources thérapeutiques. On peut envisager par exemple de mieux dépister les pertes d’audition, d’appareiller plus tôt les personnes concernées et ainsi chercher à prévenir le déclin cognitif et les pertes d’autonomie associées. Faisons un tour de la question et des solutions qui se présentent à nous dans ce domaine.
Les liens entre la perte de l’audition et le déclin cognitif
Une forte corrélation a été observée entre les tests montrant un déficit auditif et ceux portant sur le déclin cognitif, comme le test MMS. De même, on a pu corréler les pertes d’audition à des atrophies cérébrales et à des altérations des images cérébrales visibles à l’IRM et évocatrices de déclin cognitif. Le risque de survenue d’une démence sénile est près de trois fois plus élevé chez les patients ayant une perte de l’audition. De plus, les troubles de l’audition, ainsi que ceux de la vision, augmentent le risque de troubles psychotiques et d’hallucinations chez les patients atteints de démence sénile.
Le recours aux aides auditives ralentit le déclin cognitif
De nombreuses études parues dans la dernière décennie associent le recours aux aides auditives à une réduction du taux de déclin cognitif. Une vaste étude britannique ayant inclus plus de 400 000 participants de 40 à 66 ans montre un risque de démence sénile similaire entre les utilisateurs d’appareils auditifs et les personnes ne présentant pas de troubles de l’audition. Selon les auteurs de cette étude, le dépistage des troubles de l’audition et leur appareillage permettraient de prévenir au moins 8 % des maladies d’Alzheimer et des démences séniles apparentées.
Le traitement des troubles de l’audition
En général, la perte de l’audition est irréversible, sauf dans le cas des bouchons de cérumen, des otites séreuses ou parfois d’infections virales. Il existe trois options thérapeutiques pour les troubles de l’audition : ce sont les aides auditives (les plus fréquemment utilisées), les dispositifs d’amplification du son et enfin les implants cochléaires. Il existe plusieurs types d’aides auditives. Certains appareils peuvent être placés à l’intérieur du conduit auditif, d’autres plutôt derrière le lobe de l’oreille et sont appelés mini-contours ou micro-contours. Ils peuvent être équipés d’une connectivité Bluetooth et disposer de filtres antibruit. Un essai randomisé réalisé sur une période de quatre mois a montré que les personnes utilisant des aides auditives amélioraient significativement leurs performances cognitives, ces résultats confirmant ceux d’études précédentes portant sur plus de 600 personnes appareillées entre l’âge de 60 et 69 ans, ou encore auprès de plus de 1 200 personnes de plus de 65 ans.
En revanche, si les amplificateurs auditifs permettent de mieux entendre les conversations, en réglant le volume, les graves et les aigus, ils ne remplacent pas les aides auditives. Ils sont parfois utilisés au début des troubles de l’audition. Une revue systématique analysant les effets des dispositifs d’amplification de la voix a toutefois montré des bénéfices en termes cognitifs et sur les symptômes de dépression chez les personnes âgées y ayant recours. Concernant les implants cochléaires, ce sont des dispositifs électroniques qui stimulent directement le nerf auditif. Ils sont plutôt proposés chez les personnes présentant des surdités profondes qui ont préalablement utilisé avec succès des aides auditives. Si l’on dispose de résultats prometteurs en termes de bénéfices de ces implants cochléaires sur le déclin cognitif, les recherches restent encore parcellaires et portent sur de petits échantillons de patients.
Accès, stigmatisation et réticence au traitement
Les troubles auditifs sont plus fréquents chez les ouvriers et les agriculteurs que chez les cadres et les professions intellectuelles. Les personnes ayant un niveau d’instruction élevé (bac + 3) ont 60 % moins souvent des troubles auditifs. Or, en France, les aides auditives dites de classe 1 sont entièrement prises en charge par l’Assurance Maladie (panier 100 % santé). Les dispositifs de classe 1 les plus récents sont connectables en Bluetooth et disposent de mécanismes performants de réduction des bruits. Des aides auditives de classe 2, encore plus élaborées, peuvent néanmoins laisser un reste à charge important pour le patient. Malgré l’accès large et facilité des aides auditives en France, la stigmatisation devant leur usage représente toujours un obstacle majeur à leur recours. Selon une étude, 30 % des hommes de plus de 70 ans en France (18 % des femmes) vivent avec une surdité sévère et le tiers d’entre eux ne portent pas d’aides auditives. Ces appareils évoquent chez les réticents le grand âge, une forme de déclassement, voire paradoxalement la perte d’autonomie alors que les études montrent qu’ils améliorent objectivement la qualité de vie de ceux qui les utilisent et les protègent tant de l’isolement social que du déclin cognitif lié à l’âge. Ces personnes dans le déni préféreraient “faire semblant” d’avoir compris les conversations plutôt que de porter un appareil auditif qui afficherait trop l’existence de leur surdité.
C’est regrettable car, on l’a vu, les pertes de l’audition représentent une fraction significative et importante des risques de démence sénile ultérieure, puisque entre 8 % et 17 % des cas surviendraient chez des personnes ayant des troubles de l’audition modérés à sévères, plus fréquemment chez les hommes que les femmes. Un important déni entoure encore les troubles de l’audition et une forte réticence à la pose d’aides auditives de ceux chez qui elles seraient justement indiquées. Les aides auditives sont pourtant efficaces et sans danger, mais une proportion notable de personnes âgées souffre encore en France de surdité sévère sans être appareillée malgré l’accès facilité par l’Assurance maladie.
Par ailleurs, ces troubles restent affectés d’un fort gradient social. Les pertes de l’audition pourraient se prévenir dans un certain nombre de cas, puis s’appareiller utilement lorsqu’elles surviennent. Mais les aides auditives doivent être proposées suffisamment précocement, avant qu’un déclin cognitif ne s’installe et avant que les troubles de l’audition ne soient devenus une source de handicap et d’invalidité. Seulement alors pourra-t-on espérer réduire substantiellement les risques de survenue de démence sénile ultérieure associés à la surdité.
*Pr Antoine Flahault, Université Paris Cité, Inserm UMR 1137, Hôpital Bichat – Claude-Bernard
