Laurence Debray, fille de révolutionnaires

En visite à Buenos Aires à l’occasion de la « Feria del libro », Laurence Debray a présenté l’édition en espagnol de son livre, « Fille de révolutionnaires » à l’Alliance française en compagnie d’Alejandro Katz.

En écrivant sa propre histoire d’enfant, Laurence Debray réalise, d’une certaine façon, une autothérapie dans laquelle elle se donne le moyen de replacer sa propre vie dans celles de ses parents. Pour elle, c’est comme une réparation : ce qu’elle ne pouvait leur dire, elle réussit à l’écrire en cherchant à reconstruire le passé d’une petite fille dont la fortune (ou l’infortune) est d’avoir eu pour parents des personnes hors du commun. Pas facile, en effet, d’avoir pour père Régis Debray, que l’on ne présente plus, et une maman de nationalité vénézuélienne, très engagée, Elizabeth Burgos.

Son livre, Laurence Debray le divise en deux parties. Dans la première, elle revient sur les combats politiques menés par ses parents et dont elle ne connaissait pratiquement rien. Dans la seconde, elle raconte son enfance, celle d’une fille d’un père et d’une mère totalement impliqués dans leurs engagements et dans lesquels ils ne l’inscrivent pas, délaissant, de la sorte, leur rôle parental pour un idéal placé au-dessus de tout. Pourtant, bien qu’ils ne parlassent pas de leurs activités, tout était politisé. Il y avait par exemple un refus total à tout ce qui était « yankee ». Adieu le coca-cola, les chewing-gums et les films de Walt Disney…Reconstruisant le passé politique de ses parents, dont elle ne connaissait pratiquement rien, Laurence a donc dû rechercher à travers les lectures d’archives, les entretiens avec les amis, les proches. Elle décrit une lutte pour une société utopique, avec ses révolutionnaires dans l’âme, totalement incorruptibles et empreints d’une certaine pureté. Ses parents ont donné tout de leur vie pour un idéal. Ce qu’elle admire. C’est un hommage à une génération qui a vécu cela.

Toutefois, Laurence eut l’occasion de comparer les idéaux révolutionnaires cubains avec le modèle capitaliste américain : a onze ans, elle fut envoyée un mois à Cuba, dans ce que nous pourrions appeler une colonie de vacances, lisez un camp de pionniers où elle y apprit le maniement des armes, puis à la suite, direction les USA en Californie ; histoire de comparer ce que proposaient le Bon Dieu, lisez les disciples de Fidel, puis le diable, traduisez l’Oncle Sam. Bien que ce qu’elle ait vécu eut été très instructif et dont, selon ses propres mots, elle avoue postérieurement en garder de bons souvenirs, ce fut aussi une expérience brutale et pleine de solitude. On est loin des lendemains qui chantent pour une petite fille dont le désir était tout simplement d’avoir une enfance normale.

Comme ses parents étaient fréquemment absents, Laurence passait souvent son temps chez ses grands-parents. Là était son véritable cadre familial dans lequel elle se sentait protégée. Militants eux aussi, fervents gaullistes, ils recevaient souvent la visite de l’actrice américaine Jane Fonda qui lui apportait des cadeaux. Laurence reste très marquée par sa grand-mère, personnage haut en couleurs.

Tout ceci ne suffit pas, malgré tout à compenser un énorme vide. D’autant que cette vie d’enfance, elle ne la partageait pas avec ses camarades d’école, consciente de vivre quelque chose qu’ils ne pouvaient comprendre.

Son choix d’écriture s’est porté vers une distanciation entre elle et ce qui se lit. Un peu comme si les personnages principaux, ses parents, étaient devenus des personnages de film. Ce procédé lui a permis de ne pas tomber dans le règlement de compte entre une enfant aigrie et revancharde devant des parents devenus objets de son écriture et donc à sa merci. Pas de rancœur donc mais pas de mythe non plus : Laurence n’est pas entrée dans l’utopie dans laquelle se sont inscrits ses parents parce que, dit-elle, c’est un système mental dans lequel on s’enferme.

Comparée au parcours de ses parents, sa vie professionnelle ressemble presque à une provocation : à ce jour, Laurence a été conseillère financière à la banque Lazard (elle traita même du cas de la dette argentine), journaliste dans un magazine « people » et auteure d’un portrait sur Juan-Carlos Ier d’Espagne. On doute fort du regard approbateur des Debray quand on voit le CV actuel de leur progéniture, loin des préceptes de redistribution guévariste et des informations émanant d’un journal cubain révolutionnaire. Là, se situe peut-être une certaine revanche de Laurence vis-à-vis de ses parents. Pourtant, on ne sent poindre aucune rancœur de sa part. A son père, elle lui a trouvé des excuses pour expliquer ce comportement : son manque de cohérence entre, d’un côté, un homme empreint d’une stature de personnage intellectuel de référence et, de l’autre, un homme qui n’assume guère son statut de père. D’une certaine façon, à travers ce livre, elle se réconcilie avec ses parents.

Laurence leur a demandé l’autorisation de pouvoir écrire le livre, puis ils ont lu le manuscrit. On imagine le choc ! D’ailleurs, certaines pages, à leur demande, furent retirées. Pronostiquant un échec commercial, quelles ne furent pas leur surprise et leur incompréhension devant le succès d’un livre dont ils sont les héros mais qu’ils ne maîtrisent pas !

Jérôme Guillot

Photo : Laurence Debray répondant aux questions d’Alejandro Katz

Laurence Debray, « Fille de révolutionnaires », 2017, Stock. Edition en langue espagnole, « Hija de revolucionarios » Edición Anagrama.

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