Carnet de correspondances, deuxième

121Angeline Montoya, 30 ans – La Croix, La Presse (Québec) – « J’aime le journalisme tel que je le fais maintenant« . Comme un avertissement, elle prévient d’emblée qu’elle est « un peu originale« . Disons plutôt qu’elle a suivi un parcours non linéaire. Bien que française, Angeline Montoya a presque toujours vécu à l’étranger : Cameroun, Pérou, Maroc puis Argentine. A Buenos Aires, alors adolescente, elle se passionne pour la danse classique. Elle part même à Paris commencer une formation de danseuse. Puis elle entre à Sciences-po, laisse tomber, revient en Argentine.

Ce qu’elle aime, outre la danse, c’est l’écriture. Sans diplôme, mais grâce à une volonté de fer, elle intègre finalement le Centre de formation des journalistes de Paris, en 1995. Et deux ans plus tard, elle entre au bureau régional de l’AFP à Montevideo. A la même époque, elle commence aussi à collaborer avec La Croix, un journal très axé sur ce qui l’intéresse, « le social et les droits humains« . Droits humains, et pas droits de l’Homme : féministe engagée, Angeline Montoya fait attention à son langage.

En 2000, elle démissionne de l’AFP et revient à Buenos Aires, la ville où elle se sent vraiment chez elle, pour réaliser un projet vieux de quinze ans : écrire la biographie du danseur Julio Bocca, qui la fascine. Aujourd’hui, le texte est presque prêt et une maison d’édition s’est dite intéressée.

Ces trois dernières années, Angeline Montoya a donc mis le journalisme entre parenthèses, bien que continuant à travailler pour La Croix. Pourtant, elle est semble-t-il restée dans les tablettes de l’AFP, qui pourrait la rappeler bientôt à Paris. Une aubaine financière. Elle qui dit ne pas être « journaliste dans l’âme » ne s’en sort finalement pas si mal. Elle vient même de recevoir à Paris le prix « Reporter d’espoirs », qui récompense les meilleurs articles francophones faisant état d’informations positives.

David Gormezano, 33 ans – Arte – « On peut proposer à Arte des sujets qui ne passeraient jamais ailleurs« . C’est le dernier arrivé, en septembre 2003. C’est également le seul à travailler pour la télévision. Mais pour cette raison, c’est aussi un correspondant un peu particulier, difficilement comparable à ses confrères.

David Gormezano est à la fois journaliste et réalisateur de documentaires. Il est entré dans le monde du grand reportage en 1993, après des études de sciences politiques et un mastère en communication. Aujourd’hui, il travaille pour plusieurs sociétés de production parisiennes. Depuis 1997, il collabore aussi avec le service information d’Arte, comme journaliste indépendant. Pour la chaîne franco-allemande, il a notamment couvert le conflit du Kosovo, en 1999. Mais jamais il ne s’était expatrié. « J’ai souvent été frustré de ne passer que quelques jours ou quelques semaines dans un pays », raconte-t-il.

En Argentine, il vient donc s’installer pour plusieurs années. En tant que correspondant d’Arte pour le Cône Sud, il peut, en cas d’actualité chaude, et si la chaîne ne dépêche pas d’envoyé spécial, être mobilisé à tout instant. Ce fut d’ailleurs le cas en octobre dernier, lors de la crise en Bolivie. Mais en dehors de ces situations exceptionnelles, David Gormezano, comme tout journaliste free lance, est contraint de trouver des idées et de les vendre, « des choses originales, pas forcément visibles depuis l’Europe« . Maintenant qu’il « commence à mieux comprendre comment fonctionnent l’Argentine et l’Amérique Latine« , il voudrait réaliser un premier documentaire. « J’ai plein d’idées », confie-t-il, [mais] « un sujet, ça se mûrit lentement, ça se jauge à l’histoire qu’on propose et pas à l’actua-lité. » Inutile de le questionner davantage : il ne parle jamais de ses projets. Question de superstition.

Frédéric Garlan, 47 ans – AFP – « Je n’ai pas choisi l’Argentine mais le profil de poste« . Frédéric Garlan est le directeur du bureau argentin de l’Agence France Presse depuis décembre 2002, et le seul Français des huit salariés de l’équipe. C’est un fidèle de l’AFP. Il y a commencé sa carrière en juin 1983, tout jeune diplômé de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille. Depuis, il n’a jamais quitté l’agence. Vingt et un ans de bons et loyaux services, principalement au sein de la rédaction économique. Mais aussi à l’étranger, puisqu’il a déjà été correspondant à deux reprises, durant trois ans en Allemagne et cinq ans et demi au Japon.

En revanche, il n’avait jamais occupé les fonctions de directeur de bureau.  » Ça correspond à une évolution de carrière, explique-t-il. Ce n’est pas très diplomatique de dire ça, mais j’ai été candidat à plusieurs bureaux qui avaient les mêmes caractéristiques que Buenos Aires, [comme] Montréal ou Bangkok. « L’une de ces caractéristiques, c’est une taille relativement petite, qui permet un « équilibre entre les tâches administratives et les tâches rédactionnelles« . Car, tout en dirigeant le bureau, Frédéric Garlan remplit aussi la fonction d’unique correspondant de l’AFP en langue française. Ses collaborateurs écrivent en espagnol, pour le marché latino-américain.

Pourtant, il dit travailler « beaucoup moins qu’à Paris ». En France, l’Argentine intéresse surtout pour son actualité culturelle. Les faits divers et la politique « ne sont pas exportables« . En outre, l’éloignement du public force à simplifier les choses pour les rendre compréhensibles. C’est sans doute pourquoi Frédéric Garlan estime suffisante la durée, quatre ans au maximum, de sa mission à Buenos Aires. Après, pense-t-il, « on doit commencer à s’ennuyer, journalistiquement parlant« . Par rapport au Japon, c’est vrai que l’Argentine n’est finalement pas si difficile à comprendre.

Antoine Bigo, 49 ans – Libération, Le Temps (journal de Genève) – « Etre correspondant, c’est travailler sur des thèmes très différents ». C’est en 1986 qu’il découvre l’Amérique latine, envoyé par Libération pour suivre la Coupe du monde de football au Mexique. Enchanté par le pays, il obtient deux ans plus tard le poste de correspondant régional en Amérique centrale, Mexique et Caraïbes. Puis, à son retour en France, en 1990, il intègre pour huit ans L’Equipe Magazine.

Son départ de l’hebdomadaire, en 1998, va marquer le début de quatre années de flottement, au cours desquelles Antoine Bigo se passionne pour internet et les nouvelles technologies. Mais la crise du secteur n’épargne pas la presse spécialisée. « Sans femme et sans enfant« , il décide alors de repartir comme correspondant à l’étranger et recontacte Libération. C’est finalement en novembre 2002, suite au décès du correspondant du journal en poste en Argentine, qu’il prend ses quartiers à Buenos Aires, d’abord à Palermo, puis désormais dans la banlieue sud.

Grâce aux accords entre Libération et Le Temps, il travaille pour les deux journaux. Mais comme un grand nombre de correspondants, il est payé à la pige et reconnaît qu’il doit se « battre pour passer des papiers ». Malgré l’intérêt de Libération pour l’Amérique latine, Antoine Bigo n’écrit, en moyenne, que cinq articles par mois pour le quotidien français.

Pourtant, il n’échangerait sa place pour rien au monde. Ce « pays un peu surréaliste« , il « l’adore ». Il admet que les relations avec les autorités argentines ne sont « pas évidentes« , à cause de « l’officialisme de Kirchner« . Mais comme il l’explique, son travail ne se résume pas aux conférences de presse de la Casa Rosada : « Je suis aussi bien allé voir une pièce de théâtre sur Maradona que la tournée de l’équipe de France de rugby. A chaque fois, il y a un regard neuf. » Et c’est ça qui lui plaît.

Christophe Plotard

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