FILBA : cinq questions à Julia Deck

Julia Deck est une femme occupée. Pour sa première visite à Buenos Aires, l’autrice n’emprunte pas les circuits touristiques habituels mais jongle entre rencontres au FILBA, promotion de son dernier ouvrage « Propriété privée », et rendez-vous avec son éditeur argentin Eterna Cadencia qui publie ce mois-ci en espagnol « Viviane Elisabeth Fauville ».

C’est d’un ton très posé et d’une voix assurée que s’exprime Julia Deck dans la librairie « Las Mil y Una Hojas », elle qui confie pourtant « n’avoir jamais aimé prendre la parole en public et préférer le temps presque autarcique de l’écriture ». Dans la petite librairie de Belgrano, le public est venu nombreux pour s’entretenir avec cette écrivaine à l’écriture incisive. Julia Deck accumule les casquettes : de formation universitaire littéraire et en psychologie, elle devient professeure en école de journalisme avant d’être rattrapée par sa passion de l’écriture à 35 ans. Bien lui en a pris, face au succès de ces premiers romans, édités aux éditions de minuit. De son imagination émergent des personnages pétris de failles, à la fois familiers et en proie à des situations si complexes que toute identification en devient impossible. Entre satire sociale à l’humour grinçant et pastiche de thriller, Julia mélange les genres pour saisir la complexité humaine, poussée au bord de la folie. Nous avons profité de sa présence à Buenos Aires pour lui poser quelques questions.

Vos personnages sont psychologiquement très complexes. Leurs failles sont poussées à l’extrême bien qu’ils restent réalistes et d’une certaine manière banals. Prenez-vous plaisir à brouiller les pistes, à en faire des contre-héros ?

J’ai fait des études de psychologie qui ont infléchies ma façon de penser. J’ai envie de voir la limite, les contradictions, la totalité. J’avais par exemple lu beaucoup d’écrits pendant mes études de psycho sur la maternité, qui n’est pas aussi idéalisée qu’elle n’y paraît. Un certain nombre de mères dépriment après l’accouchement ou n’ont pas l’instinct maternel immédiat. Ce sont des sujets encore très tabous. Dans « Vivianne Elisabeth Fauville », on découvre cette femme en pleine crise, qui a un enfant en bas-âge, vient de se séparer de son mari et qui devient meurtrière en assassinant son psy. Ces personnages complexes oscillent entre vice et banalité, c’est ça qui m’intéresse, étudier la limite humaine, les différences entre nos aspects de personnalité. Ces personnages évoluent, sont plein de contradictions. J’aime mélanger identité intime et identité sociale, celle que l’on a en soi et celle de la carte d’identité. Je joue avec les codes, avec ces narrateurs que l’on ne peut pas vraiment croire. Ce personnage est presque déconnecté de lui-même. Dans l’écriture je tâtonne beaucoup, j’avais mis en place presque naturellement un changement de pronom du « elle » au « je » qui me permettait de donner différents éclairages. J’ai choisi finalement de le conserver dans la maquette finale car il illustrait bien ce rapport presque étranger du personnage à ses actes. On est à la fois dans l’écriture limpide, facile à comprendre, et dans l’expérimentation.

La maternité est un thème abordé dans sa complexité dans votre ouvrage. Est-ce une thématique qui vous tenait à coeur ?

J’interroge les liens de filiation dans ce roman, dans une situation de crise double : le divorce et le meurtre. Mais aussi les liens complexes et pesants entre une mère et sa fille. La narratrice est presque portée par son nourrisson, tandis que ses liens avec sa propre mère l’étouffent. C’est très pesant pour la narratrice. Ici la réception a été différente par rapport à la France notamment à travers la question du féminisme. On m’a posé beaucoup de questions sur ce personnage féminin, maternel. C’est quelque chose de nouveau, du moins de l’aborder directement sous cette forme mais cela est directement lié à ma recherche autour de la singularité et de la complexité des personnages. Ce n’est pas juste une mère. C’est aussi une femme, une meurtrière, une femme trompée. C’est un peu nouveau mais c’est une clé de lecture pas inintéressante.

Quelles sont vos inspirations ?

Elles sont variées, par mes études je dirais les auteurs de psychologie et de littérature classique notamment Proust et Flaubert qu sont mes deux « idéaux ». Mais aussi la vie quotidienne, les choses qui m’intéressent. Je pense à Agatha Christie et à la série Colombo. Des choses de la culture populaire. Mais aussi les premiers romans que j’ai lus. Mon imaginaire se structure là dedans, de cet humour noir cinglant, de ces ambiances de thriller. L’enquête policière est la trame qui dynamise mon roman. C’est pour ça que les genres littéraires sont un peu brouillés dans mes ouvrages. Je ne me limite pas à un modèle ou une inspiration.

Comment vivez vous toute cette partie de promotions et de rencontre autour de votre œuvre ?

Il y a le temps de l’écriture, de la solitude, presque de renfermement, et le temps de la communication, de l’échange avec le public en librairie ou en festival. Ça fait partie du jeu. Plus jeune je détestais parler en public, ce n’était pas mon truc, mais on apprend et aujourd’hui j’y prends plaisir. Et puis à côté de ça j’ai mon travail d’enseignement, la vie de tous les jours. D’ailleurs tout cela est très compartimenté. Il y a le temps du travail, et celui de l’écriture. C’est seulement à la fin du livre, lorsque je dois boucler l’histoire, que les frontières deviennent plus poreuses. C’est donc toujours un plaisir que de m’entretenir avec des lecteurs car ce n’est pas ça tous les jours, j’ai beaucoup de chance de pouvoir venir présenter mon ouvrage. Quand on est auteur l’enjeu c’est aussi que notre livre soit lu, et ne reste pas un travail solitaire, qu’il soit publié et rencontre un écho.

Comment se déroule le FILBA en « off » ?

Ce sont quatre jours incroyables, très chargés. Je n’ai pas eu trop le temps de voir Buenos Aires mais je fais de belles rencontres. Je n’ai pas pu trop voir les autres auteurs pour le moment car on a tous des emplois du temps chargés mais j’ai pu échanger au détour d’un couloir de l’hôtel avec les autres auteurs de mon panel, avec qui je vais m’entretenir sur les prochains jours. Ce n’est pas la première fois que mon livre est traduit mais c’est mon premier festival international. On prévoit ce festival depuis mars, ce sont mes éditeurs qui me l’ont proposé. C’est très dense, ça représente beaucoup de rencontres sur une période courte mais je profite au maximum de Buenos Aires.

Propos recueillis par Louise Le Borgne

Crédit photo : Librairie Las Mil y Una Hojas

Partager sur