Florent Guénard à la Nuit des Idées

“Devant la catastrophe écologique qui s’annonce, nous n’agissons pas, parce que nous avons peur”.

Florent, est docteur en philosophie. Il est aujourd’hui maître de conférences à l’École Normale Supérieure de Paris, spécialiste de philosophie politique. Il a cherché à comprendre les processus de démocratisation et s’est demandé à quelles conditions on pouvait considérer la démocratie comme un modèle politique. Il s’interroge également sur les conséquences du changement climatique, le fait que, globalement, rien ou presque n’est fait pour éviter la catastrophe écologique qui menace la planète.

TdU : Comment définiriez-vous le régime démocratique ?

F.G. : Il est très difficile d’envisager une alternative à la démocratie. Le régime qui s’oppose au système démocratique est aujourd’hui très rare. Il y a aujourd’hui peu de régimes qui ne se disent pas démocratiques. Cela ne veut pas dire que ce sont des démocraties. Des régimes qui pourraient nous apparaître comme n’étant pas démocratiques, se revendiquent tout de même comme tels : régimes à la chinoise, à la russe, etc… Aujourd’hui, l’idée de légitimité et l’idée de démocratie sont synonymes : un régime qui ne se prétendrait pas démocratique n’aurait aucune légitimité à l’égard des autres Etats et de sa propre population…

Une fois qu’on a dit cela, la question n’est pas résolue. Il faut se demander quel type de démocratie nous voulons et pouvons construire, qui, ne serait pas, justement, une démocratie formelle ne se réduisant qu’au simple jeu électoral mais pourrait être accompagnée d’un certain nombre d’éléments qui construisent la démocratie et son histoire.

Selon moi, la démocratie c’est à la fois des valeurs, des institutions et des principes. Les principes, c’est ce qui permet de demander leur avis aux citoyens ; on consent aux décisions qu’on va subir. Concept qu’on a mis longtemps à acquérir et qui caractérise la modernité politique laquelle suppose une valorisation du consentement, de la volonté libre, de l’individu qui veut être écouté et pas seulement intégré à un corps. Les institutions sont, d’une certaine manière, variables en fonction des circonstances locales et du moment. Elles portent sur la représentativité et la participation directe voire un mélange des deux, ce vers quoi on semble se diriger actuellement et qui semble correspondre à une demande de la population. Mais, ce qui me paraît le plus important, ce sont les valeurs vers lesquelles on doit tendre. L’idée de démocratie porte-t-elle en elle des valeurs ? Par exemple, est-ce qu’on attend d’un régime démocratique la sécurité ? Non, parce que la sécurité peut être assurée par d’autres types de régimes. Ce qui ne veut pas dire que la démocratie ne doit pas assurer la sécurité.

Personnellement, je vois trois valeurs fondamentales. La démocratie doit tout d’abord assurer la liberté des citoyens. Le consentement en est une des formes mais pas la seule. Il existe des libertés publiques et individuelles, dont on connaît l’importance. On peut aussi dire que la démocratie porte, dans son essence, l’idée d’égalité, idée qui a été mise en œuvre à travers son histoire : égalité de traitement, égalité d’attention. Bien sûr, cela ne peut pas être une égalité absolue. Mais ce n’est pas non plus simplement une égalité de droit. Il doit y avoir quand même une égalisation des ressources, une égalisation sociale. Il faut que l’on puisse se dire que nous appartenons tous à la même communauté politique. Il n’y a pas de démocratie si un individu considère qu’il peut esquiver un certain nombre de devoirs qui, normalement, incombent à tous. Dans ce cas, on n’est plus dans une association commune, la démocratie ne peut pas fonctionner. On sait bien que tous les individus ne peuvent pas avoir la même influence. Mais il y a des disproportions en influence et en importance qui font qu’on n’est plus sur la même échelle. Or, il est nécessaire de garder une sorte d’échelle commune à tous. Il me semble que l’égalité dans son sens le plus fort est une valeur de la démocratie.

Il y en a une autre, beaucoup plus difficile à définir, qui est apparue comme un slogan au moment des révolutions arabes. Dans la rue, beaucoup de gens demandaient de la « dignité ». Comment définir ce mot ? Qu’est-ce que c’est qu’être digne ? Pourquoi la démocratie doit-elle nous rendre digne ? Cela peut être un des effets de l’égalité d’attention : je suis digne lorsque j’ai l’impression de compter dans cette communauté. Pas uniquement parce que de temps en temps je vais mettre un bulletin dans une urne mais parce que la communauté politique fait attention à mon sort ; si j’ai des difficultés il faut qu’elle puisse m’aider. Il me semble qu’il est très important de réfléchir à une reformulation de l’idée démocratique qui inclut cette signification. La dignité est aussi liée à la question de la vie : qu’est-ce qu’une vie digne ? La démocratie n’est-elle pas la possibilité institutionnelle de mener une vie digne ? Une réponse affirmative me semble possible et permettrait de réfléchir à ce que cela signifie : une vie digne, c’est une vie respectée, qui me permet de me respecter moi-même, de ne pas avoir le sentiment d’être laissé pour compte. Cette revendication a émergé dans les derniers mouvements sociaux en France. Revendication confuse, certes, parce que cela vient de gens qui n’ont pas toujours l’habitude de s’exprimer, mais l’occupation des ronds-points en est un parfait exemple. C’est comme si ce mouvement disait : « c’est le seul espace qu’on nous laisse ». C’est comme si c’était une manière de demander : « quel est mon espace à l’intérieur de ma communauté politique ? Pourquoi ne me reste-t-il que cet espace, qui n’appartient à personne ? ». Cet aspect n’est pas la seule réponse à la question de la vie digne. Les voix actuelles qui se font entendre, comme les revendications féministes sont un exemple parfait de demande de dignité et s’inscrivent dans un processus d’accomplissement démocratique.

L’idée de perfection en politique n’existe pas. Il faut qu’on s’accorde sur des fins, qu’on discute sur ce que je viens d’exposer c’est-à-dire les principes, les valeurs et les institutions. L’idée démocratique c’est de dire qu’on doit en discuter. Ce n’est pas gravé dans le marbre. Il n’y a pas une idée éternelle de la démocratie. Vous pouvez définir un régime monarchique parfait. Mais je ne pense pas que l’on puisse définir une démocratie parfaite. La démocratie est un régime totalement historique, totalement plastique qui s’interroge en permanence sur lui-même et donc est en réinvention permanente.

TdU : Vous allez demain faire un exposé pour la Nuit des idées sur le thème de la catastrophe. Pourriez-vous nous en dire quelques mots ? 

F.G. : J’ai travaillé sur l’idée de catastrophe dans une perspective particulière. Ce qui m’intéresse ici, c’est l’idée de catastrophe écologique, c’est-à-dire l’idée d’une catastrophe qui serait annoncée. Pas annoncée d’une façon prophétique, mais par la science tout entière. Des organismes comme le GIEC qui représente une communauté internationale de chercheurs avec des modèles scientifiques éprouvés, nous annoncent des choses terribles dont nous avons tous les jours des signes certains. Il ne s’agit certes pas d’une fin apocalyptique immédiate mais c’est une catastrophe qui menace la vie. Peut-être pas la vie « pure » mais la vie dans sa richesse. La biodiversité, par exemple, est attaquée et réduite tous les jours. Donc la vie dans ce qu’elle a de plus beau, de plus noble et de plus diversifié. A ce titre, le cas de l’Australie est hallucinant. C’est un continent qui est en train de brûler. Et on sait que ce phénomène se reproduira.

Je me suis intéressé à cela pour la raison suivante : comment se fait-il, alors que la catastrophe est annoncée, alors que la majeure partie de la population croit en la science, que nous restons passifs ? Nous savons ce qui va arriver, nous savons comment éviter que cela arrive, et rien ne se fait ! Ce qui m’intéresse ici c’est le lien entre la connaissance et l’action. Pourquoi est-ce que nous n’agissons pas ?

Il y a tout un tas de phénomènes externes qu’on peut invoquer. Par exemple, l’incapacité politique vient d’un certain nombre de gouvernements repliés sur eux-mêmes, bloqués par des enjeux nationaux. C’est compliqué, l’horizon est mondial, il faut en plus que les nations se mettent d’accord … Il y a tout un tas de facteurs externes qui ont une part de vérité. Néanmoins, il y a quelque chose qui me dérange : s’il existait une forte pression des opinions, extrêmement forte, dans les régimes démocratiques, il y aurait alors forcément à la tête des états des individus qui auraient conscience de cette urgence climatique à régler. Je place ma question non au niveau des gouvernants mais à celui des populations : pourquoi n’agissent-elles pas ? Sur le lien entre connaissance et action, la philosophie nous apprend beaucoup de choses. Beaucoup de philosophes, notamment aux XVIIème et XVIIIème siècles, ont réfléchi sur ce qui faisait qu’on passât ou non à l’action. Ils ont montré que ce n’est jamais le savoir qui nous fait passer à l’action, mais ce sont les passions, les émotions. La modernité s’est construite sur l’idée de la peur de la mort. On s’accorde pour dire que le passage du Moyen-Âge à la modernité est une transformation du concept de sécurité. Au Moyen-Âge, c’est la damnation qui fait peur, pas la mort. La sécurité ici est spirituelle. Il n’y a pas de temporel. Et la construction de l’Etat à partir du XVIème siècle consiste en une sécularisation de la sécurité : l’Etat est là pour protéger de la mort, tout en ayant le monopole de la peur, c’est-à-dire qu’il doit se faire respecter, il doit se faire craindre. Je me demande donc : pourquoi est-ce que nous n’avons pas suffisamment peur alors que la catastrophe écologique est annoncée ? Parce qu’elle est là la motivation ! Si nous avions vraiment peur, nous agirions !

La peur est liée à la représentation qu’on se fait du danger. Et dans le cas présent, il faut se représenter deux choses. Pas seulement sa propre mort individuelle (ce qui est déjà difficile : personne ne peut se réveiller le matin en se disant qu’il peut mourir aujourd’hui. Sinon, on perdrait toute projection vers l’avenir) mais aussi la mort du monde tel que nous le connaissons. Comment pouvez-vous représenter la mort de la vie de telle sorte que vous ayez tellement peur qu’ensuite vous n’ayez qu’une seule obsession : il ne faut pas que cette catastrophe arrive, il est encore temps d’agir. C’est ce lien qui me fait réfléchir.

TdU : En tant que philosophe, que signifie pour vous « être vivant » ?

F.G. : On peut avoir plusieurs concepts de l’être vivant et de la vie. Si on veut donner une portée philosophique à « être vivant », cela signifie dépasser ce qu’on attache à la vie : la bonne santé, la réussite… D’un point de vue philosophique, il y a autre chose. Etre vivant, c’est vivre une vie suffisamment digne de telle sorte qu’on puisse se dire qu’on la souhaiterait pour ceux qu’on aime. Il faut avoir un double regard sur la vie qu’on mène. Est-ce que la vie que je mène est une vie suffisamment pleine d’émotions intenses, contrastées, variées, riches ? Mais aussi : est-ce que je suis suffisamment satisfait de l’existence que je mène pour pouvoir la souhaiter à ceux qui me sont plus chers que ma propre vie ? Est-ce que, par exemple, je souhaite cela pour mes enfants ? Il faut laisser aux individus la possibilité de choisir leur vie, à condition qu’ils puissent la choisir et l’évaluer, et pouvoir ensuite, dans la mesure du possible, faire en sorte qu’elle soit plus satisfaisante.

Propos recueillis par Jérôme Guillot

(Envoyé spécial de Trait d’Union à la Nuit des Idées) 

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