Victoria Ocampo racontée par elle-même

Plus de quarante ans après sa première parution posthume, les trois premiers tomes de l’autobiographie de la fondatrice de la revue Sur reviennent en librairie, salués lors de deux événements marquants à Villa Ocampo et à l’Ambassade de France.

Les anecdotes sur sa vie ne manquent pas, mais rien ne surpasse la vérité intime de sa propre voix. Ramona Victoria Epifanía Rufina Ocampo, née le 7 avril 1890, a entrepris la rédaction de son autobiographie en 1952. Écrite en français avant d’être traduite par ses soins en espagnol, cette œuvre n’a cessé d’être corrigée et remaniée par elle jusqu’à sa disparition le 27 janvier 1979.

Publiée de manière posthume entre 1979 et 1984 en six volumes, cette autobiographie était devenue introuvable. Aujourd’hui, grâce à l’impulsion conjointe de l’Association des Amis de Villa Ocampo (AAVO), présidée par Marta Álvarez Molindi, et de la Fondation Sur, gardienne des droits d’auteur, les trois premiers tomes retrouvent enfin le chemin des librairies.

Premier temps : l’intimité retrouvée à Villa Ocampo

Ernesto Montequin, directeur du centre de documentation Unesco-Villa Ocampo, Marta Álvarez Molindi et le président de la Fondation Sur, Juan Javier Negri, ont souligné pendant une présentation le 17 juillet dernier dans la demeure historique de Béccar la rareté et la portée historique de ce texte. « Il faut souligner le fait que Victoria Ocampo ait écrit sur la vie quotidienne d’une famille de sa classe sociale. Il n’existe guère de littérature autobiographique et de témoignage de toute une époque de cette densité en Argentine », a dit Negri.

Marta Álvarez Molindi confie qu’elle a lu pour la première fois l’autobiographie de Victoria Ocampo à l’âge de 23 ans, lors d’un séjour à Pinamar : « On te laisse lire ce genre de choses ? », se souvient-elle qu’on lui demandait avec étonnement.

Montequin reprend cette idée : « Ocampo éveillait la curiosité des intellectuels et des écrivains européens et nord-américains parce qu’ils ne savaient pas où la situer », et ajoute « Elle était quelqu’un de connu. Elle possédait tous les éléments de la culture occidentale. Elle parlait français, anglais, italien, avait une culture très cosmopolite, un certain exotisme physique, mais les gens ne pouvaient la classer dans aucune catégorie ». Cette perplexité a même atteint Virginia Woolf. Lorsque toutes deux se sont rencontrées à Londres, en 1934, l’écrivaine britannique a été captivée par la personnalité de l’argentine et l’a décrite comme un personnage tout droit sorti d’un roman. Cette impression ne tenait pas seulement à son apparence, mais aussi à une façon d’être au monde qui rompait avec les conventions.

« Victoria transgressait les normes. Il y a une qualité littéraire dans de nombreux passages de cette autobiographie qui témoignent d’une grande capacité à raconter les rencontres et les rendez-vous manqués de sa vie, ses conflits, avec grande honnêteté, son aptitude à tracer le portrait des grands écrivains et les personnalités de son temps, à transcrire des scènes ; il y a là une écrivaine, une reconnaissance qui a toujours été refusée à Victoria Ocampo », conclut Montequin.

Second temps : dialogue transatlantique à l’Ambassade de France

Le 21 août, le salon doré de l’ambassade de France a offert un second écrin à cette résurgence littéraire, plaçant la soirée sous le signe de l’amitié indéfectible entre Victoria Ocampo et André Malraux. Frédéric Depetris, conseiller culturel et directeur de l’Institut Français, a rappelé la centralité de ces figures dans le dialogue intellectuel entre la France et l’Argentine, soulignant l’engagement commun de Malraux et d’Ocampo en faveur de la libre circulation des idées, des langues et des livres.

Une table ronde réunissant les chercheuses Manuela Barral (doctorante en littérature de l’UBA) et Victoria Liendo (doctorante en littérature par l’Universidad de Paris 8 Vincennes Saint-Denis) a permis d’approfondir la nature de ce compagnonnage.

Victoria Liendo a retracé les premiers contacts entre Ocampo et un jeune Malraux dès les années 1930, tandis que Manuela Barral a ensuite évoqué la maturité de leur relation, marquée par  leur correspondance, le rôle d’éditrice qu’exerçait Ocampo pour les ouvrages de l’écrivain français, ainsi que les articles dédiés d’Ocampo dans le numéro hommage de la revue Sur publié en 1976.

Victoria hésitait toujours à s’autoriser du titre d’écrivain, et partageait ces doutes avec Malraux, qui l’encourageait à écrire davantage. Dans ce numéro hommage de la revue Sur consacré à Malraux, Victoria se souvient d’une lettre en particulier : « En 1947, à propos des doutes et des angoisses littéraires que je lui confiais, Malraux me dit : “Sachez qu’un poète japonais avait écrit un poème sur les papillons. Il le trouva très mauvais, le déchira et jeta les papiers en l’air, mais ceux-ci s’envolèrent, légers, et se posèrent sur les branches d’un arbre.” Aurait-on pu répondre avec plus de grâce et de sympathie à ma plainte ? » conclut-elle.

Cette réédition a été soigneusement corrigée et offre les noms des personnes mentionnées seulement par une initiale dans la première édition des années 80′, ainsi que les traductions des textes et citations en français, anglais et italien. « Nous avons voulu offrir une édition accessible aux lecteurs contemporains tout en restant fidèles au style et aux marques d’époque de l’écriture d’Ocampo », expliquent Patricia Pellegrini et Elisa Mayorga responsables de la révision textuelle et des traductions.

En arrachant ces pages à l’oubli, cette édition offre au lecteur contemporain la chance unique de redécouvrir une conscience libre, une femme qui, en se racontant elle-même, a offert l’un de ses témoignages intellectuels les plus précieux.

Patricia Pellegrini

 

Fiche technique de la réédition

Initiative & Financement : Association des Amis de Villa Ocampo (AAVO)
Collaboration : Fondation Sur et Editorial SUR
Révision textuelle, traductions : Patricia Pellegrini et Elisa Mayorga
Supervision noms, archives, données historiques : Ernesto Montequin, Juan Javier Negri.
Supervision éditoriale : Luz Henríquez
Design et direction : Pablo Gauna
Prix public : 33 000 pesos par tome (Offre spéciale à Villa Ocampo : 81 600 pesos les trois volumes)

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