“J’ai écrit par instinct de survie, pour être entendue” : Djaïli Amadou Amal, la romancière qui a fait de sa plume une arme contre le mariage forcé

Jeune lectrice née dans le nord du Cameroun, mariée de force à 17 ans, puis première écrivaine de sa région, l’auteure des Impatientes publie Espoir, son premier récit autobiographique.

17 octobre 2026 (Le Figaro) : Elle raconte ses débuts d’écrivaine et sa relation intime au français. «Aib». Ce mot peul, renvoyant à quelque chose de honteux ou déshonorant, Djaïli Amadou Amal l’a entendu des centaines de fois dans la bouche de sa mère. Chaque fois que l’autrice lui racontait les passages de ses livres qui abordent le mariage forcé, le viol conjugal ou encore les excisions. En un mot seulement, ce «Aib» résume le mur de silence et le tabou qu’a dû affronter la romancière camerounaise, et comment son œuvre s’est construite autour.

Rencontrée lors du Festival Lire en Poche à Gradignan (Gironde), l’auteure des Impatientes, de Cœur du Sahel et du Harem du roi revient pour Le Figaro sur ce qui lui a fait prendre la plume, sa relation avec le français et son sixième livre, Espoir (Emmanuelle Collas). Elle y raconte son enfance, de 3 à 13 ans, juste avant que sa vie ne bascule.

Les débuts d’une écriture plus que vitale

Djaïli n’était pas destinée à écrire. Mariée de force à l’âge de 17 ans, la future romancière traversait une période des plus sombres de sa vie. «Je faisais des tentatives de suicide, mais je n’avais pas envie de mourir», confie-t-elle. Un jour, par hasard, elle trouva un agenda qui traînait au sol. «Je l’ai pris et je me suis mise à écrire. Ce n’était pas prémédité. J’ai vomi sur le papier toute la haine, la colère et le ressentiment que j’éprouvais, et je me suis sentie bien.»

J’ai vomi sur le papier toute la haine, la colère et le ressentiment que j’éprouvais, et je me suis sentie bien.

Djaïli Amadou Amal, romancière.

Pendant près de dix ans, Djaïli Amadou Amal, prisonnière de son mariage, a ainsi écrit seule dans son salon de Maroua, chef-lieu de l’Extrême-Nord du Cameroun, sans jamais songer à publier. «Je ne savais même pas ce qu’était la littérature ou ce qu’étaient les processus pour publier un roman», sourit-elle. Aujourd’hui, elle décrit cette écriture spontanée comme étant un «instinct de survie». «On cherche désespérément un moyen de s’en sortir, et un jour, on le découvre totalement par hasard.»

Ses manuscrits auraient pu rester à jamais dans les tiroirs d’un bureau à Maroua. Mais le destin en décida autrement. Un beau jour, Djaïli Amadou Amal choisit de prendre la fuite, et confia ses filles à sa mère. Mais son mari, fou de rage, enleva ces dernières sur le chemin de l’école. « Il m’a dit : “tu ne les reverras jamais”», raconte-t-elle. Elle sait alors qu’il peut, à 13 ou 14 ans, les envoyer en mariage, sans qu’elle ne puisse rien y faire. Elle sait aussi que rester l’expose au pire : les violences conjugales avaient atteint un tel niveau qu’elle «aurait pu en mourir». Fallait partir ou revenir ?

Prenant son courage à deux mains, elle choisit de ne pas céder à la peur. «Il fallait que je trouve le moyen d’avoir droit à la parole, d’être écoutée, et d’être célèbre pour que, le jour où il les envoyait en mariage, je puisse dire non.» Chanter ou défiler n’étant pas à sa portée, «il me restait la littérature». Elle suit alors les ateliers d’écriture de Pabé Mongo, célèbre écrivain et professeur de littérature à l’université de Yaoundé. Ce dernier salue son style, mais lui déconseille de publier son premier texte écrit «dans un moment d’intense colère». Le manuscrit restera dans un tiroir, même si certains passages inspireront l’un de ses grands succès, Les Impatientes. La romancière était née.

Le français, langue d’instruction, langue d’évasion

Mais pourquoi écrire en français, alors que le peul est sa langue maternelle ? «C’est ma langue d’instruction. J’ai été à l’école au Cameroun, dans la sous-section francophone», explique-t-elle. Écrire en peul, assure-t-elle, ne lui procurerait pas «la même envie, le même plaisir». Mais le peul n’est jamais loin : «Je réfléchis tout de même en peul», ajoute-t-elle. Elle y voit «la beauté de la francophonie» : ses romans contiennent justement des expressions qui ne se disent pas forcément en France, car elle traduit mentalement à partir du peul.

Sa relation au français remonte à son enfance, au Cameroun. Élevée dans un milieu fermé par une mère égyptienne qui, chronomètre en main, exigeait un retour de l’école en «20 minutes top chrono», elle ouvre un jour un petit roman de la Bibliothèque rose. «Premier constat : je sais lire. Deuxième constat : je comprends ce que je lis. Parce que je ne suis pas censée comprendre le français, ce n’est pas ma langue maternelle.» Elle explique qu’enfant, elle savait lire son manuel scolaire de français, mais ignorait que ce savoir l’ouvrait à la lecture d’autres livres. Le livre l’enchante, avec ses arbres creux formant des maisons «comme celles des Schtroumpfs». «Je cherche toujours cet endroit», plaisante-t-elle, espérant tomber un jour sur une telle forêt en Europe.

La lecture devient alors son refuge, y compris après son mariage forcé à 17 ans avec un homme qu’elle n’avait vu qu’une fois, lors de la demande en mariage, quarante jours plus tôt. «Le seul moment de bonheur que j’avais connu à ce moment-là, c’était vraiment la lecture. Je pouvais, pendant un laps de temps, être ce que je voulais être.»

Parce que sa mère ne lit pas le français, la romancière lui a lu et traduit chacun de ses livres. À la lecture d’Espoir, celle-ci a beaucoup ri en entendant que le mot que sa fille détestait le plus entendre dire était justement «aib». Pour Les Impatientes, en revanche, l’autrice s’est «cachée derrière la fiction». «Je ne lui ai jamais avoué que je m’étais inspirée à 70 % de moi. Je pense que ça lui aurait fait trop de mal.» Aujourd’hui âgée d’une cinquantaine d’années et mère de deux filles adultes, elle dit mieux comprendre ce que sa propre mère pouvait ressentir.

Une stylistique différente, plus humoristique, pour «Espoir»

Avec Espoir, l’écrivaine a voulu «écrire quelque chose de plus léger» après les enquêtes de terrain éprouvantes menées pour Cœur du Sahel et Le Harem du roi, ce dernier abordant la subsistance de l’esclavage dans les chefferies traditionnelles. C’est d’ailleurs son premier livre sans aucune fiction. Mais quel style employé quand on frôle des sujets aussi graves que l’excision ou le viol d’une voisine ? «Même avec des sujets aussi sensibles, j’ai souhaité mettre un ton un peu humoristique. Espoir est raconté avec la légèreté et les questionnements de l’enfance.»

Le titre Espoir est aussi la traduction de son prénom arabe, Amal, choisi par ses parents qui avaient perdu une première fille. «Ils ont décidé de m’appeler comme cela dans l’espoir que je survive.» Un fardeau, selon elle. «On me rappelait quand j’étais malade que j’étais l’espoir et que je n’avais pas le droit de mourir.» Écrire ce livre est aussi, pour elle, une façon de lutter contre l’effacement. «Je suis quelqu’un de nature assez nostalgique. Je n’aime pas le temps qui passe. Faire revivre ces moments, c’est un peu comme arrêter le temps. Et puisque je l’ai écrit, cela existera pour toujours.» Le livre éclaire aussi, de l’aveu de l’autrice, la «genèse» de ses cinq précédents romans.

Et son histoire perdure toujours, notamment grâce au prix du Goncourt des lycéens, remporté en 2020 pour Les Impatientes. «Je parle de violences conjugales, de mariage forcé, de polygamie. J’ai été agréablement surprise que les lycéens en France soient touchés par un texte comme ça.» Aujourd’hui, des professeurs font étudier à leurs élèves son livre en classe, et de nombreux lycéens choisissent de présenter son texte à l’oral du bac de français. «Pour moi, c’est un signe d’espoir pour l’avenir que de voir des jeunes sensibles à ces questions de violences conjugales. C’est avant tout une cause universelle».

Romain Ferrier

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