“Sur les routes de la soie, on a toujours parlé de soif” : l’écrivain-voyageur Cédric Gras remonte à la source des mots et de l’eau d’Asie centrale

Dans “Les routes de la soif”, l’auteur remonte l’Amou-Daria, fleuve d’Asie Centrale, jusqu’à ses glaciers.

17 octobre 2026 (Le Figaro) : Il explique au Figaro les tensions nées de sa surexploitation, et la manière de décrire cette région que la France connaît si mal. «Les routes de la soie ont toujours été les routes de la soif.» Jamais un jeu de mots n’avait si bien décrit la situation. Dans Les routes de la soif : voyage aux sources de la mer d’Aral (Stock / Points), l’écrivain et géographe Cédric Gras remonte le cours de l’Amou-Daria, du désert ouzbek et turkmène jusqu’aux glaciers du Tadjikistan. Un récit de voyage, mais aussi une enquête sur une catastrophe écologique que l’on pense connaître, et dont l’auteur affirme qu’elle s’aggrave.

Rencontré au Festival Lire en Poche  à Gradignan (Gironde), l’écrivain-voyageur Cédric Gras, prix Albert-Londres 2020, a raconté au Figaro l’histoire de ces espaces d’Asie centrale que nous méconnaissons, à tort, et la difficulté de les décrire en français.

Le mot «rivalité» à l’épicentre du livre

En exergue de Les routes de la soif, Cédric Gras a placé la définition de «rival» de l’Académie française, qui pourrait décrire entièrement l’intention de son livre. «Du latin rivalis, «riverain ; personne qui dispute à une autre l’eau d’une même rivière.» À lui seul, l’Amou-Daria incarne cette étymologie. Le fleuve, qui traverse l’Afghanistan, le Tadjikistan, le Turkménistan, l’Ouzbékistan avant d’atteindre le Kazakhstan et la mer, est surexploité, se tarit et reste inévitablement pollué, mettant en péril la vie de millions d’habitants. Depuis la chute de l’URSS, l’Amou-Daria présente de nombreux conflits d’usage, insolubles. «On est sur un cas assez typique d’un fleuve transfrontalier qui, dès lors qu’on est dans des déserts, provoque des tensions», explique l’écrivain. Chaque État est devenu le rival de ses voisins, entre un usage agricole en aval et un usage énergétique en amont.

En témoigne l’usage qu’en fait le Turkménistan, «qui dépend à plus de 95 % d’un canal qui vient du fleuve.» Pour sauver la mer d’Aral, il faudrait donc le fermer. «C’est impossible», tranche Cédric Gras. Et la menace s’étend : «Aujourd’hui, ce sont les Afghans qui sont en train de détourner le fleuve», ce qui, dit-il, «fait trembler l’Asie centrale». Dans ces déserts, la rivalité est compréhensible, l’eau étant «absolument tout, la base de la vie». D’où ce titre, un «très mauvais jeu de mots» comme il s’en amuse, mais très bien trouvé : sur les routes de la soie, on a toujours parlé de soif.

La toponymie comme outil politique

Comme il l’avait affirmé en 2018, dans l’émission La Grande Librairie (France 5), «apprendre une langue, c’est faire le voyage total». Qu’en est-il en Asie centrale, où il ne maîtrise ni l’ouzbek ni le turkmène ? Le russe, qu’il parle couramment, a fait office de passerelle. «Un Ouzbek ne va pas comprendre le tadjik, et un Kazakh aura du mal avec le turkmène. Il y a donc beaucoup de choses qui passent par le russe. Dans les villes, il est encore très parlé. Dans les campagnes, un peu moins, mais les gens connaissent quand même 100, 150 mots de russe.» Et à défaut : «Il y a toujours quelqu’un au village qui le parle. On trouve toujours le moyen de trouver un petit interprète.»

En bon géographe, Cédric Gras observe dans son livre la toponymie, qui sert encore d’outil politique dans la région. Le glacier Fedchenko, indicateur crucial de la disponibilité en eau douce pour des millions de personnes dans la région et nommé d’après un savant au service du tsar, a été rebaptisé Vanj-Yakh par le Tadjikistan le 3 juin dernier. Le pic de la Révolution est devenu pic de l’Indépendance, même si, remarque l’écrivain, «tout le monde continue à dire pic de la Révolution». «De même que les Soviétiques avaient tout baptisé à leur sauce, après les indépendances, on débaptise. On commence par la place centrale de la capitale, les quartiers, les rues, les villes de province. Ce n’est que maintenant que ces pays s’occupent des montagnes.»

Dans son ouvrage Alpinistes de Staline (Stock), il notait également que «la toponymie de la région est à part». «Au Kirghizistan, ils traduisent parfois des noms. On a l’impression qu’ils ont dérussifié, mais cela veut dire sensiblement la même chose». Il cite notamment le pic de la Victoire, Pik Pobedy en russe, dont le nom kirghize Jengish Chokusu prend le même sens. Une traduction étonnante puisque la «victoire» fait référence à la bataille de Stalingrad, où l’URSS a mis en déroute le Troisième Reich entre juillet 1942 et février 1943.

Le cas du Turkménistan est tout aussi parlant. Saparmourat Niazov, qui s’était fait appeler Turkmenbashi, «le chef des Turkmènes», avait rebaptisé tour à tour les mois du calendrier, une ville, une variété de melon et une constellation avec ce même surnom. «C’était le premier autocrate post-soviétique, avec un culte de la personnalité très stalinien. En 1991, c’est la fin de l’URSS, d’accord, mais il y a une inertie. Pour moi, la vraie chute de l’URSS, c’est le moment où la Russie perd l’influence qu’elle avait gardée sur ses ex-républiques», détaille Cédric Gras.

Selon lui, l’actuelle guerre en Ukraine agit ainsi comme «un accélérateur d’indépendance» pour ces pays, qui ont tout de même une grosse dépendance de «leurs gros voisins : la Russie, la Chine, la Turquie, l’Iran».

Arik, tchapane, chaïkhana… les mots intraduisibles

Dans son récit, Cédric Gras laisse apparaître quelques mots qui nous sont bien étrangers, comme arik, tchapane, bourane ou encore chaïkhana. Le français a-t-il du mal à décrire avec ses mots les régions d’Europe centrale ? «Oui, il y a des choses qu’on ne peut pas traduire, et laisser ces mots permet d’apporter un peu de couleur». Par exemple, l’arik désigne le vieux système de canaux des sociétés traditionnelles de la région, antérieur à l’Ouzbékistan. «Canal d’irrigation» n’aurait pas convenu. Quant à la chaïkhana, l’endroit où l’on boit le thé, «c’est un concept en soi, ça n’existe pas chez nous. Si on dit “maison de thé”, on va penser à la cérémonie du thé au Japon, alors que c’est totalement différent».

Mais ces emprunts restent très rares. «On n’a pas beaucoup de mots qui viennent de l’Est. Il y a la taïga, qui n’est d’ailleurs pas un mot russe mais d’un peuple sibérien, ou le bouzkachi, ce jeu à cheval avec une carcasse de chèvre.» Le français a même davantage donné au russe que l’inverse : «Il y a beaucoup plus de mots français en russe que de russe en français. Tolstoï écrivait en français, Pouchkine toute son adolescence. C’est parce que Napoléon attaque la Russie qu’on change de langue : l’invasion a été un électrochoc linguistique, le début du siècle d’or de la littérature russe.»

Si notre français y est déboussolé, comment décrire alors ces paysages désertiques et démesurés sans verser dans le cliché ? «Dans les premiers jets, on trouve douze fois le terme “immense”. Je me suis dit qu’il fallait quand même en bâtonner quelques-uns», rit-il. «Je vais donc toujours chercher des termes un peu plus pertinents, un peu moins galvaudés.» Et le résultat n’en est que plus captivant : comme a pu le constater l’écrivain, son récit de voyage et enquête a su captiver ses lecteurs, qui sont venus à lui ce dimanche à Lire en Poche pour comprendre ce qu’il se jouait dans cette méconnue région de l’Asie centrale.

Romain Ferrier

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