De l’atroce baignade à l’heureux bain
Jean Pruvost, éminent linguiste, décrypte pour Le Figaro des termes de l’actualité. Cette semaine, il a choisi de s’intéresser au mot “baignade”.
15 août 2026 (Le Figaro) : « Baignade Action de se baigner (en mer, dans un lac, une rivière). Une agréable baignade en rivière », telle est la rafraîchissante définition du Grand Robert dans la seconde décennie de notre siècle. Ou encore, citons l’Académie française en 2024 : « Action de se baigner dans une rivière, en mer, etc. L’heure de la baignade. Baignade interdite. […] Une baignade a été aménagée au bord du lac. » Assurément, la baignade représente un moment heureux, tout en nécessitant quelque prudence.
Pourtant, au moment où le mot est tardivement attesté, en 1796, il est tout autrement défini et commenté : « Baignade… mot aussi neuf que la chose, une invention du génie destructif des Jacobins. La baignade consistait à plonger plusieurs innocents ensembles dans la Loire ou dans la mer, par le moyeu d’une barge […] qui s’ouvrait tout à coup et faisait disparaître les victimes », lit-on dans le Vocabulaire portatif des mots les plus nouveaux de la langue française, de la toute fin du XVIIIe siècle. Et d’ajouter que « sous le proconsulat de Carrier dans les départements voisins de la Loire on voyait fréquemment de ces cruelles scènes ». Atroce et ultime baignade en rivière ! L’oubli faisant cependant son chemin, on ne retint peu à peu dans l’usage courant que celui qui nous fait du bien, dans le sillage du « bain », le mot dominant jusque-là.
D’abord, le bain et l’étuve…
Attesté en 1080, presque à la naissance de la langue française, le « bain » correspond d’abord à l’endroit d’une riche demeure, d’un palais, où l’on se « baigne » comme en témoigne la Chanson de Roland. C’est au reste une tradition bien assumée que d’accueillir un invité d’honneur en lui offrant un bain. Dans La Politesse au fil des mots et de l’histoire (Tallandier), est ainsi assez longuement cité Anatole France évoquant Jeanne d’Arc accueillie trois semaines durant par demoiselle Marguerite de Touroulde. Et Anatole France alors de signaler que « diverses fois elle mena Jeanne au bain et aux étuves », en rappelant que « cela était encore dans les règles du savoir-vivre ».
De fait, insiste Anatole France, « on n’eût pas fait grande chère aux personnes qu’on recevait si on ne les avait fait baigner. Les princes donnaient l’exemple de cette politesse ». Pensez-y la prochaine fois que vous recevez des invités auxquels vous tenez, en osant cette suggestion courtoise : « Vous prendrez bien un bain avant l’apéritif ? » Évitez néanmoins d’évoquer « l’étuve », l’usage contemporain l’ayant réduit à une insupportable moiteur.
Naguère complémentaires, il fallait de fait distinguer le bain de l’étuve. Rappelons tout d’abord que, vers 1100, le « bain » désigne précisément un établissement de la cité où l’on peut s’immerger dans l’eau à des fins reposantes et hygiéniques. L’origine du mot en reste le latin « balneum » qui, dans le registre populaire, donna « baneum », d’où en langue française le « bain ». Celui-ci ne s’assimile pas alors au fait de nager librement dans une piscine. Il y avait en effet dans presque chaque ville un lieu idoine où prendre, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes, un bain chaud, dans une salle ou un établissement qu’on appelait une « étuve », laquelle était soigneusement tenue par un « étuviste » ou « étuveur ». Ladite étuve tient son nom du grec « tuphein », fumer, par analogie avec la vapeur s’élevant au-dessus du bain chaud propice à une toilette très complète.
De l’étuve à la « salle de bain »
La notion même de pareil lieu de propreté remonte à l’Antiquité, comme en témoigne Jacques Amyot traduisant Les vies parallèles de Plutarque. Il y évoque en effet Demetrios : « Pour éviter les étuves communes, il s’allait laver en une étuve privée », rappelle-t-il témoignant ainsi d’une tradition de longue histoire. Au Moyen Âge, dans la capitale aux rues
parfois insalubres, les étuves ne manquaient pas. Elles étaient particulièrement nombreuses près des Tuileries. en bénéficiant de surcroît pour les hommes d’un « barbier étuviste ».
Maurice Druon nous donne au reste un aperçu de l’hygiène du Moyen Âge qui, contrairement à une idée reçue, n’était pas négligée par les personnes en ayant les moyens : « La plupart des grands seigneurs […] ne s’étaient lavés ni rasés depuis six jours. Ordinairement, ils n’avaient jamais passé de temps si long sans aller aux étuves », souligne-t-il dans les Poisons de la Couronne publié en 1956. En 1655, entrait par ailleurs dans l’usage une nouvelle formule, la « salle de bains », associée à ces établissements, avant qu’elle ne définisse la pièce distincte, sens attesté en 1765. Au XIXe siècle, se rencontrait également la « chambre de bain » distincte du « cabinet de toilette » ou de la « salle d’eau » qui, de leur côté, ne comportaient qu’un lavabo.
Parallèlement les « bains de mer » ou de « rivière » devenaient des moments de plaisir régénérant : on avait fort heureusement oublié les crimes de Jean-Christophe Carrier, auteur des infâmes « noyades de Nantes », ces baignades assassines qui lui faisaient évoquer avec cynisme la Loire en tant que « baignoire nationale ».
Le modernisme fait souvent vite oublier le passé même récent. Ainsi, le constat s’impose : il est aujourd’hui presque impossible qu’un logement soit dépourvu d’une « salle de bains » offrant la possibilité de prendre une « douche ». Pourtant bien des seniors dont je fais partie ont connu leurs grands-parents n’ayant pas ce confort. Chez ma grand-mère maternelle, il n’y avait qu’un seul point d’eau dans le petit appartement, l’évier : on y faisait sa toilette… Pour autant, j’y étaisheureux et elle ne proposait pas à ses invités de se rendre aux étuves !
De la baignade autorisée à la piscine instituée
« Prendre un bain » dans une « salle de bain », n’est pas synonyme d’une franche « baignade » À sa façon, par l’exemple qu’il choisit pour illustrer ce dernier mot en 1873, Littré met en relief le contexte dans lequel s’effectue une baignade, très souvent alors celui des cours d’eau : « « La préfecture de police vient de faire afficher dans le département de la Seine une ordonnance concernant les baignades en pleine rivière. » À dire vrai, de manière croissante dans la seconde moitié du XIXe siècle se développe certes la « baignade » en rivière mais aussi de plus en plus en mer, cette dernière relevant du développement des stations dites « balnéaires ».
Remarquons, qu’on évoque moins aisément une « baignade » en piscine où l’on part nager, en passant du « petit bain » au « grand bain ».La plus ancienne piscine de Paris reste celle appelée « Château-Landon » dans le Xe arrondissement, inaugurée en 1884. Beaucoup le savent : le mot « piscine » vient du latin « piscis », poisson, et donc du bassin destiné aux poissons, la « piscina ». En définitive, une piscine qui nous séduit n’est-elle pas celle où l’on se sent « comme un poisson dans l’eau » ?
Au fil de l’eau et d’une anagramme
Si la « piscine » représentait pour les Romains un vivier de poissons, elle s’assimilait pour les chrétiens à un lieu de purification, avant de devenir le plus souvent un simple réservoir d’eau au Moyen Âge. Il faut attendre 1555 pour que soit vraiment évoqué un bassin destiné à se baigner dans le cadre de soins thermaux. Enfin en 1892, voici venir le bassin que nous connaissons, où l’on aime à plonger et « faire des longueurs ».
Aussi nos amis verbicrucistes nous font-ils deviner le « bain » avec cette simple indication, « de mer, de rivière ou de soleil », ou encore « petit ou grand dans l’eau », pendant que le mot « baignade » sera suggéré en partant d’une « détente aquatique », et « piscine » par le fait qu’« elle peut avoir une forme olympique ». Enfin, l’anagramme du mot « baignade », n’est pas sans suggérer une conduite quelque peu légère, puisqu’il s’agit du « badinage ».
Jean Pruvost
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